Architecture

Le palacio de Bellas Artes? Un monument mo-der-ne


Le palacio de Bellas Artes? Un monument mo-der-ne

Vous ne le penseriez sans doute pas spontanément en passant devant: lorsqu’il fut construit, Bellas Artes contribua largement au développement de l’architecture moderne au Mexique.

1- Mexico, Palacio de Bellas Artes, la façade principale d’Adamo Boari, 1904-1916. Ph. Julián Hernandez, 2016. 

2- Bellas Artes, le grand hall terminé par l’architecte mexicain Federico Mariscal entre 1930 et 1934.

Pour comprendre Bellas Artes

Sa construction fut décidée dans le cadre de la préparation de la célébration du premier centenaire de la fondation du Mexique; un vaste programme architectural devait montrer au monde le développement, la prospérité et la modernité du pays.
Outre le Teatro Nacional, futur Palacio de Bellas Artes, ce programme comportait l’Hémicycle à Benito Juarez (arch. Guillermo Heredia, 1911), El Ángel de la Independencia (arch. Antonio Rivas Mercado, 1910), le Palacio de Correos (arch. Adamo Boari, 1907), le Palacio de Comunicaciones y Obras Publicas (aujourd’hui Museo Nacional de Artes; arch. Silvio Contri, 1911), la Chambre des députés (Palacio Legislativo de Donceles; arch. Mauricio Campos, 1910). Le plus ambitieux ne fut jamais terminé: un immense Palacio Legislativo dont il ne reste que le Monumento a la Revolución (par reconversion du pavillon central).

3- Geza Maroti, Aigle dévorant un serpent, groupe du dôme. 1908-1912.

Ce programme illustrait clairement la philosophie politique de Porfirio Diaz: nationalisme, optimisme basé sur une paix imposée par la force et sur une confiance totale dans le progrès scientifique et technique. Traduction en termes d’architecture: opérer une synthèse entre l’héritage architectural véritablement mexicain (donc préhispanique) et la modernité – la modernité technique et, du point de vue stylistique, l’Art nouveau. Bien qu’italien d’origine, l’architecte Adamo Boari (1863, Ferrare – 1928, Rome) appliqua sans faute la doctrine.

L’Art nouveau? Lancé par Victor Horta en 1893 à Bruxelles, il était arrivé au Mexique à la fois directement d’Europe – de France en particulier – et via les États-Unis. Retrouvant l’aspiration majeure du baroque (étymologiquement: “irrégulier”), il rendait à l’art une liberté et une sensualité que les contraintes de style et la rigueur des différents classicismes des siècles précédents avaient bridées au nom d’une conception plus intellectuelle de l’art.

En fait, à Bellas Artes, on trouve quelques traces de sa fantaisie dans certaines courbes des corniches ou profils des balcons; mais il inspire surtout le programme statuaire, sur la façade principale en particulier.

L’inspiration préhispanique y est présente également, mais uniquement dans la statuaire – un « Guerrier Jaguar » à droite, un « Guerrier-Aigle » à gauche, des serpents de-ci, de-là, des mascarons d’animaux réputés mexicains (dont, quand même, la chienne setter de Boari) et des « types locaux » de haute excentricité imaginés par le sculpteur turinois Fiorenzo Gianetti (1877-1939)…

Au total, extérieurement, Bellas Artes apparaît d’abord comme un monument classique, avec sa symétrie et ses axes bien marqués, orné d’Art nouveau et de détails d’inspiration préhispanique.

Mais la modernité, me direz-vous, où la trouvez-vous?

D’abord, Bellas Artes est un bâtiment fonctionnaliste

4- L’ « amas hétérolite de bâtiments », selon une gravure publiée dans la presse parisienne au début des années 1860.

Au début du XXe siècle, l’architecte de Chicago Louis Sullivan (1856, Boston – 1924, Chicago) se rendit célèbre en résumant en une phrase le fonctionnalisme en architecture: Form follows function (la forme reflète la fonction): la forme d’un bâtiment doit être l’expression de son usage.
À vrai dire, l’idée n’était pas nouvelle; déjà, au 1er siècle av. J.-C., Vitruve posait que les trois qualités d’une construction devaient être l’utilité (utilitas), la beauté (venustas) et la solidité (firmitas). L’utilité d’un bâtiment, c’est sa fonction.

 

Plus près de nous, Charles Garnier avait illustré avec éclat le lien entre architecture et fonction dans son Nouvel Opéra de Paris, construit entre 1862 et 1875; au lieu d’intégrer toutes les parties du monument dans une enveloppe unique comme l’eût fait un architecte classique, Garnier juxtaposa une architecture palatiale abritant accueil et foyers, une partie centrale abritant la salle sous un dôme, un immense cube hébergeant scène et machineries et un immeuble haussmannien de bureaux accueillant l’administration. À l’époque, ce parti fit polémique et d’aucuns qualifièrent le Palais Garnier d’amas hétéroclite (illustr. 4).

5- Paris, nouvel Opéra, coupe N-S. Charles Garnier, “Le Nouvel Opéra de Paris”. Paris, Ducher & Cie, 1878. Remarquez le rôle de « cache-cheminée » de la coupole de la salle.

6- Adamo Boari, Teatro Nacional, façade latérale nord. Dessin, 1912.
Même architecture fonctionnaliste au service des mêmes fonctions (de dr. à g.: accueil et réception, salle, scène et administration); seule la coupole a changé de place et se trouve désormais au dessus du grand escalier-jardin d’hiver projeté par Boari.

Quarante ans plus tard, c’est exactement ce que va faire Boari au Teatro Nacional; il suffit de rapprocher les projets pour s’en convaincre (illustr. 5 et 6). La seule différence importante est l’emplacement du dôme: rendu inutile sur la salle par le passage de l’éclairage du gaz à l’électricité, il put être placé par Boari au dessus du grand hall-escalier qui, dans son esprit, devait être un jardin d’hiver sommé d’un dôme vitré. Avec l’abandon du jardin d’hiver, le successeur de Boari, l’architecte mexicain Federico Mariscal (Queretaro, 1881 – México, 1971), conserva le dôme en lui donnant l’aspect que nous connaissons aujourd’hui.

Bellas Artes, un palais à peau de marbre mais au coeur de fer

7- Photo prise par les photographes officiels du chantier du palais Garnier, Delmaet et Durandelle, entre 1865 et 1870; elle montre la structure de fer de la salle (à droite) et des galeries d’accès (premier plan centre et gauche) avant réalisation des maçonneries et marbreries.
Charles Garnier, “Le Nouvel Opéra de Paris”. Paris, Ducher & Cie, 1878

Comme le Palais Garnier, à l’époque de sa construction, Bellas Artes eut ses détracteurs et certains le surnommèrent l' »éléphant blanc », dénonçant en particulier sa luxueuse parure extérieure. Nombreux sont ceux qui la prétendent entièrement de marbre de Carrare; c’est l’une des nombreuses légendes entretenues complaisamment à propos du monument. En fait, l’essentiel des marbres extérieurs (et intérieurs) sont mexicains; seuls vinrent d’Italie les marbres d’une partie des colonnes extérieures et de la totalité de la statuaire. Ce n’est déjà pas mal.

Plus important: Bellas Artes est un bâtiment de fer, ou plutôt dont la structure est en fer; c’est un palais de fer (très) habillé de béton et de marbres.

Une fois encore, Bellas Artes a pour illustre prédécesseur l’Opéra de Garnier, dont la salle est entièrement portée par une structure de fer très innovante à son époque (illustr. 7). Bellas Artes est construit de même façon: une structure de fer à laquelle est appliquée une « peau » de ciment puis de marbre.

Vous ne le croyez pas? Voyez les photos du chantier alors que l’habillage en est encore aux soubassements (illustr. 8).

8- Bellas Artes, angle sud-ouest. La structure atteint la coupole, on commence à poser l’habillage de béton et de marbres. Photo F. Miret, novembre 1907.

Ce n’est évidemment pas un hasard. Bien qu’italien d’origine et de formation, Boari s’était fixé à Chicago, où il avait commencé une nouvelle carrière en 1899. Chicago, partiellement détruit en 1871 par un gigantesque incendie, était alors le laboratoire de la construction contemporaine, une école d’architecture à ciel ouvert célèbre sous le nom d’ « École de Chicago »; or certains de ses pionniers (William Le Baron Jenney, Henry Hobson Richardson…) se formaient en France au moment du chantier de Garnier.

9- Structure métallique de l’immeuble de la compagnie d’assurances La Nacional, architectes Manuel Ortiz Monasterio, Bernardo Calderón et Luis Ávila, considéré comme le premier « gratte-ciel » de Mexico. Photo prise en 1931, Archivo Fotográfico Manuel Ramos.

Pas étonnant, dès lors, que Boari s’en soit autant inspiré pour Bellas Artes. Pas étonnant non plus qu’il ait su à qui confier la construction du coeur de son bâtiment: la conception du socle de ciment armé et de la structure métallique est due à l’ingénieur et architecte US William Birmire (1860 – 1924); la structure fut fournie par l’importante firme Milliken Brothers de New-York, dont c’était la spécialité. Du reste, Boari lui avait déjà commandé celle du Palacio de Correos (du fer habillé, lui aussi).

Ces réalisations prestigieuses lancèrent au Mexique cette technique de construction de type poteaux-dalles sans façade porteuse, structure à laquelle on « accroche » les éléments d’une enveloppe qui devient de plus en plus minimaliste; la construction gagne en légèreté et en hauteur. Après la Révolution, suivra le nouvel immeuble de « La Nacional » (1934, illustr. 9), face à Bellas Artes, considéré comme le premier gratte-ciel de Mexico; l’étape suivante, décisive, sera la Torre Latinoamerica (illustr. 10 et 11) édifiée par les frères Leonardo et Adolfo Zeevaert entre 1946 et 1955; bien d’autres tours suivront, jusqu’à aujourd’hui.

Alors, pas moderne, le Palacio de Bellas Artes?

Gérard Fontaine

Publié dans la Rêvista, mai 2016

10- Photo prise en 1935; face à Bellas Artes, l’immeuble « gratte-ciel » de La Nacional est terminé; ni l’annexe Guardiola del Banco de México (arch. Carlos Obregón Santacilia, 1937-1947), ni la Torre Latinoamerica (Leonardo et Adolfo Zeevaert, 1946-1955) ne sont commencées.

11- Aujourd’hui. Outre el Banco de México (1947) et la Torre Latinoamerica (1955), l’immeuble La Nacional II (aujourd’hui occupé par Sears) s’est ajouté en 1949, doublant celui de La Nacional sur l’avenue Juarez. Toute l’architecture mexicaine du XXe s. s’est développée dans ce quadrillatère à partir de la leçon magistrale de Boari.

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