Arts de la Nouvelle Espagne

L’enconchado, un art original né en Nouvelle-Espagne


1 – École des González, « Santiago Apóstol », détail. Première moitié du XVIIIe s. Museo Soumaya.
Sur un morceau de nacre de forme oblongue, l’oiseau a été peint de manière très vive en intégrant la nacre et son éclat dans la composition.

L’enconchado est une technique de peinture inventée au Mexique, en Nouvelle Espagne plutôt; pour autant que l’on sache, elle ne fut pratiquée que là et pendant un siècle seulement; elle opérait une synthèse entre la peinture de chevalet et la gravure européennes, d’une part, l’art extrême- oriental de l’incrustation de la nacre dans les meubles et les objets d’art, d’autre part. De cet art éphémère, rare, il ne subsiste qu’un petit nombre d’oeuvres, conservées en majorité dans les musées. Et cependant, cet art connut en son temps une grande vogue; les enconchados furent recherchés et collectionnés par un large public d’amateurs, tant de la Nouvelle Espagne que de la Péninsule Ibérique.

Un article récent de la Rêvista (mai 2015, pp 16-17) vous contait l’extraordinaire épopée de la « Nao de la China », cette ligne maritime qui permit, à partir de 1573, de relier par l’ouest l’Espagne à l’Extrême-Orient via la Nouvelle Espagne. Cette dernière devint alors le point de rencontre de trois mondes: préhispanique, oriental et occidental; dans ce creuset fertile naquirent plusieurs formes artistiques nouvelles, nouvelles dans leur vision ou par leurs techniques, dont l’enconchado.

2 – Miguel González, « La Conquête du Mexique ». Paravent, bois peint et enconchado. Détail: Moctezuma tente de calmer la foule des Aztèques en révolte contre les Espagnols. Mexique, début du XVIIIe s. Museo del Virreinato, Tepozotlán.

Parmi les objets importés de Chine et du Japon sur la Nao de la China, figuraient des meubles et des objets de laque incrustés de nacre, des paravents notamment, qui suscitèrent grand intérêt au Mexique et en Europe. L’engouement pour les objets venus d’Extrême-Orient fut renforcé par deux ambassades venues du Japon au début du XVIIe s. (en 1610 et 1614). Puis le Japon se replia sur lui-même pour deux siècles et demi, jusqu’à la révolution de Meiji et la fin de l’ère Edo en 1868; ce qui contribua sans doute à donner un coup de fouet à la production, en Nouvelle Espagne même, d’objets inspirés de l’esthétique japonaise, en particulier de paravents et objets incrustés de nacre, et favorisa l’apparition de formes nouvelles, tel l’enconchado, apparu vers 1650. Cet art connut une grande vogue, avant de disparaître progressivement au milieu du XVIIIe s.

Concha signifie « coquille » en espagnol: l’enconchado intègre en effet des morceaux de nacre, qui marquent généralement les costumes ou, du moins, les parties les plus brillantes des costumes (armures, casques…), certains éléments importants des paysages et des architectures ainsi que des motifs décoratifs, ceux des cadres en particulier.

3 – Miguel González, « La Conquête du Mexique ». Paravent, bois peint et enconchado. Détail: le débarquement de Cortes. Mexique, tout début du XVIIIe s. Museo del Virreinato, Tepozotlán.

Le processus d’élaboration est relativement simple. Le support est généralement en bois recouvert de toile de lin sur laquelle on applique un apprêt à base de plâtre. Un premier dessin préparatoire y est tracé, selon lequel on colle avec une colle animale des fragments plus ou moins grands de nacre aux endroits appropriés. Puis on peint le sujet selon un second dessin en intégrant les morceaux de nacre dans la composition et en prenant soin d’en laisser l’éclat filtrer à travers la couche picturale. Les morceaux de nacre sont irréguliers, souvent taillés de manière très approximative et c’est la peinture qui leur confère leur forme et les intègre dans la composition d’ensemble. Cette technique confère à l’oeuvre une luminosité nacrée et dorée très particulière. Elle se distingue nettement des techniques orientales, qui procèdent par incrustation de la nacre; ici, la nacre est intégrée dans la peinture et fondue dans l’ensemble.

Les artistes qui pratiquèrent l’enconchado furent relativement peu nombreux; une douzaine seulement sont identifiés et sont généralement mal connus. Les plus célèbres sont deux frères, Miguel et Juan González, qui furent actifs depuis les années 1670 jusqu’au début du XVIIIe s. Ils travaillèrent ensemble ou chacun pour son compte et sont considérés comme les maîtres du genre. Miguel est, en particulier, l’auteur du très important paravent « La Conquête du Mexique », peint au tout début du XVIIIe s. et conservé au Museo del Virreinato de Tepozotlán. Mais tous deux ont signé le cycle le plus important et seul complet de vingt quatre panneaux traitant du même sujet et qui est aujourd’hui conservé au Museo de América de Madrid. Daté de 1698, il l’illustre en une cinquantaine de scènes généralement inspirées par la « Historia de la conquista de México » de Antonio Solís, publiée à Madrid quelques années auparavant, en 1684. Peint à Mexico, il fut probablement envoyé par le vice-roi José Sarmiento, comte de Moctezuma (note 1), comme présent au roi Carlos II et conservé intact depuis dans les collections royales puis nationales espagnoles.

4 – Miguel González, « L’Annonciation ». Cycle de la « Oración del Credo », fin du XVIIe – début du XVIIIe s. Museo del Virreinato, Tepozotlán.

Les sujets sont de deux sortes, historique ou religieux. Les cycles s’organisent généralement en séries plus ou moins longues (on en connaît de six, douze et vingt-quatre panneaux) qui content une histoire. On connaît bien quelques peintures isolées mais, dans ce cas, elles sont exclusivement religieuses (Miguel González, « Virgin of Guadalupe »). Celles des séries historiques sont toujours encadrées par des bordures décoratives à motifs d’oiseaux, de fleurs etc., élaborées, elles aussi, selon la technique de l’enconchado. Parmi les sujets religieux, le credo (thème illustré par Miguel González dans un cycle conservé au Musée du Virreinato de Tepozotlán), la vie de la Vierge et celle du Christ; parmi les sujets historiques, les guerres d’Alexandre Farnèse, la défense de Belgrade contre les Turcs et, surtout, la conquête de Mexico.

Ce thème de la conquête de Mexico fut plusieurs fois traité. On en connaît cinq cycles au total, celui de Madrid étant le seul complet; dans le cas des paravents, l’autre face représentait la ville de Mexico, considérée à l’époque comme l’une des merveilles du monde. Ces ensembles, des commandes importantes destinées à des palais ou à des cadeaux officiels, semblent avoir été porteurs d’un message politique envoyé à la Couronne d’Espagne par les Créoles; ceux-ci étaient les descendants des conquérants du pays et avaient fait la grandeur de Mexico; ils se proclamaient fort capables d’administrer le Vice-royaume et point n’était besoin de leur envoyer d’Espagne des fonctionnaires pour le faire à leur place…

Comme on sait, ce message des enconchados ne fut pas entendu et aboutit à l’indépendance du Mexique au début du XIXe s. Comme disait Voltaire, « Malheur aux politiques qui ne connaissent pas le prix des Beaux-Arts.”

5 – École des González, « Santiago Apóstol », détail. Première moitié du XVIIIe s. Museo Soumaya.

Gérard Fontaine

Photographies de l’auteur.

Publié pour la première fois dans la Rêvista de Mexico Accueil, octobre 2015
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