Commerce

Le Traité transpacifique de 1610


Des samourais à Mexico en 1610

1610, jeudi 16 décembre, dix-neuf Japonais font une arrivée remarquée à Mexico. Le chroniqueur indien Domingo de Chimalpahin (1579-1645) est le témoin privilégié de cet événement hors norme. Il décrit l’exotisme des vêtements et des katanas. Il souligne l’allure fière des diplomates samouraïs à qui l’on fait découvrir, en carrosse, la ville de Mexico. Cette mission a été envoyée par le shogun Tokugawa Ieyasu (1543-1616), introduisit une dynastie shogun où celui-ci devint de facto le dirigeant du Japon (1603 à 1867).

Que pouvaient gagner le shogun japonais et le roi d’Espagne, sans doute parmi les plus puissants monarques du monde en ce début de XVIIe siècle, à se rapprocher ? En 1610, tout paraît encore possible (puisque comme on le sait le Japon se ferma définitivement au monde en 1639 et jusqu’en 1853, mais ça, c’est une autre histoire).

Don Rodrigo, l’homme providentiel

Tout commença le 30 septembre 1608, « jour glorieux de Saint Jérôme » (selon les propres termes de Rodrigo dans laRelation du Japon  qu’il a écrite). Ce jour là, le Saint François, un galion, qui fait le long et périlleux voyage entre Manille, la capitale des Philippines, et Acapulco et qui transporte les richesses habituelles, fit naufrage sur les côtes orientales japonaises, non loin de l’actuelle baie de Tokyo.

Or, la probabilité de survivre à un naufrage en ces contrées étaient minime. Pourtant ce jour là, la plupart des passagers, 300 personnes environ survécurent et furent recueillit par les habitants d’Onjuku.

Don Rodrigo de Vivero (1564-1636) est le plus fameux des passagers. Haut fonctionnaire de la Monarchie Catholique, issu d’une noble famille riche et puissante, il avait été envoyé aux Philippines quelques mois auparavant comme gouverneur intérimaire.

Les Philippines étaient une possession de la couronne d’Espagne depuis sa Conquête en 1565. La découverte quelques années plus tard de la route du retour, dans le sens Manille-Acapulco avait ouvert de nouvelles perspectives pour les Espagnols. Comme les maitres de la Mar del Sur (=océan Pacifique), ils cherchaient le monopole commercial avec l’Asie.

Le Japon, du fait de sa position géographique, représentait un point tout à fait stratégique (voir carte).

Or, il se trouve que don Rodrigo de Vivero connaissait bien la problématique. Visionnaire et opportun, il profita de son arrivée fortuite et inespérée au Japon pour rencontrer son dirigeant suprême, à savoir, le shogun Tokugawa Ieyasu, afin, dit-il, de « nouer une relation amicale ». Don Rodrigo se retrouva ainsi à négocier les bases d’un traité commercial et diplomatique « transpacifique »*.

Le traité transpacifique

Ne perdant pas de temps, don Rodrigo de Vivero rédigea le texte préliminaire des accords, appelés des Capitulaciones.

Il déterminait en premier les aspects commerciaux, un peu techniques, avec des entrepôts et des avantages pour les Espagnols dans les principaux ports japonais ; la protection des naufragés en provenance de Nouvelle-Espagne ou des Philippines en cas de naufrage, entre autres.

Ces derniers étaient conditionnés à deux points essentiels : d’abord l’autorisation et la protection des missionnaires chrétiens au Japon et ensuite l’expulsion définitive des Hollandais de tous les ports japonais. Don Rodrigo de Vivero n’était pas sans savoir que ces derniers, via la compagnie néerlandaise des Indes Orientales (fondées en 1602) avaient négocié un traité commercial en 1605, qui donnait libre accès aux marchands de la compagnie aux ports japonais.

Tokugawa Ieyasu se montra conciliant avec don Rodrigo. Il accepta, sur le principe, la présence des évangélisateurs chrétiens. Il détacha une mission japonaise en Nouvelle-Espagne, pour s’entretenir directement avec le vice-roi. En revanche, il refusait catégoriquement de chasser les Hollandais.

Don Rodrigo et la mission japonaise s’embarquaient sur le San Buenaventura le 1er août 1610 et arrivèrent au Mexique trois mois plus tard. C’est ainsi qu’ils firent une entrée remarquée le16 décembre 1610.

Épilogue

La mission diplomatique japonaise de 1610 fut suivie d’une nouvelle mission, connue comme l’Ambassade Keicho (1613-1616), à la rencontre du roi d’Espagne et du pape et confiée au samouraï et diplomate Hasekura Tsunenaga (1571-1622).

Néanmoins, les parties ne purent s’entendre, la question hollandaise notamment fâchait et la mission japonaise repartit en 1616. Des missionnaires furent persécutés à nouveau au Japon en 1624. Le Japon se ferma au monde définitivement en 1639.

Don Rodrigo mourut presque au même moment. Sa carrière lui avait valu de nombreuses reconnaissances et titres, dont le plus important était le titre de « Conde de Orizaba », ce qui fait de lui l’ancêtre de la comtesse d’Orizaba, la célèbre propriétaire de la Casa de los Azulejos du Centre historique à Mexico.

*En réalité, le processus de négociation entre la puissance espagnole – dont les intérêts étaient défendus par le gouverneur des Philippines-, et la puissance japonaise débuta juste après la conquête des Philippines. Le dirigeant japonais Toyotomi Hideyoshi (1537-1598) avait alors autorisé la présence de missionnaires chrétiens au Japon. Ces derniers y débarquèrent pour la première fois en 1584. Mais des conflits entre les différentes communautés religieuses (principalement des Franciscains espagnols et des Jésuites portugais) vinrent à bout de la patience de Toyotomi Hideyoshi, qui ordonna la crucifixion de six missionnaires franciscains et de vingt chrétiens japonais. L’événement eut un retentissement mondial et fut connut dans l’ensemble du monde chrétien.

« Maintenant que nous sommes ensemble, broutons des épis d’orge avant notre voyage », Matsuo Basho (XVIIe siècle)

 

Pour en savoir +

  • Relation du Japon de don Rodrigo de Vivero ;
  • en ce concerne l’histoire de la première mondialisation, XVIe-XVIIIe siècle, voir Serge Gruzinski, Les quatre parties du monde,
  • sur les relations entre le Japon et le Mexique, voir Koichiro Yaginuma.
  • Sur le web : l’article de Wikipedia sur l’ambassadeur Hasekura Tsunenaga, en français est particulier riche !
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