France/Mexique

Le « Cinco de Mayo »


Le « Cinco de Mayo », c’est quoi?

Contrairement à ce qu’on dit parfois, cette majestueuse statue de Benito Juarez, qui trône dans un patio du Palacio Nacional, ne fut pas fondue avec le bronze de canons français perdus lors de la bataille du Cinco de Mayo 1862; comme l’indique une honnête plaque sur le socle, elle est faite de canons pris aux conservateurs mexicains à Silao et à Calpulalpan et de projectiles français tirés, certes, à Puebla mais… en 1863, lors du siège qui permit la prise de la ville.

Un jour férié mexicain, étranger à notre calendrier cependant fourni en la matière? Certes.
Un nom de rue, aussi, une grande et belle artère du Centro historico? Exact aussi….
Cette date doit donc être importante! Toutefois, on ne nous l’a pas enseignée à l’école. Importante, sans doute, mais ce doit être une affaire de Mexicains, conclurez-vous avec logique.
Eh bien, vous aurez tort sur un point; le Cinco de mayo est effectivement important pour les Mexicains, mais il concerne aussi les Français: le 5 mai 1862, lors de l’expédition du Mexique, ceux-ci ont été battus devant Puebla par l’Armée mexicaine. Rien de moins.
Puisque l’école ne l’a pas fait, laissez-moi vous conter cette affaire.

Dans un autre article (La Guerre des gâteaux, une affaire de (très) grosse galette), je raconte comment une première expédition française avait débarqué à Vera Cruz en 1838. L’objectif était alors de récupérer des créances impayées depuis des années, d’obtenir des indemnités pour les dommages infligés depuis vingt ans aux ressortissant français et, surtout, d’obtenir enfin un traité de commerce équivalent à ceux dont jouissaient les nations concurrentes (Angleterre et Espagne notamment).

Un quart de siècle plus tard, les causes proclamées de la seconde intervention française paraissent assez proches: il s’agit encore de récupérer par la force des dettes que le Mexique rechigne à honorer et, plus largement, de soutenir les intérêts économiques et commerciaux français.

En 1858, à la suite de la promulgation par le président libéral Benito Juarez des lois dites « de la Réforme » (leyes de Reforma), les conservateurs avaient fait un coup d’État, déclenchant ainsi la guerre civile dite « de Reforma« . De janvier 1858 à décembre 1867, le Mexique eut donc deux chefs d’État, l’un libéral, Benito Juarez, l’autre conservateur (dont, de 1864 à 1867, l’empereur Maximilien).

Naturellement, cette guerre civile ravageait un pays déjà fragile et chaque parti n’avait d’autre ressource pour la financer que l’emprunt extérieur. Réélu président en 1861, Juarez dut suspendre le paiement de la dette extérieure du Mexique en ruine, ce qui entraîna en 1862 l’intervention de la France, de l’Espagne et de la Grande-Bretagne – car, au départ, la France n’était pas seule.

Faire contrepoids aux États-Unis

En fait, ces motifs officiels en cachaient d’autres. Dès les années 1830 en effet, on agitait des deux côtés de l’Atlantique (conservateurs mexicains d’un côté, diplomatie française de l’autre) l’idée qu’ « [il faudrait instaurer une] monarchie destinée à freiner l’expansionnisme américain. » Le 22 avril 1852, par exemple, Lucas Alamán, ministre des Affaires étrangères et chef du parti conservateur mexicain, déclarait à l’ambassadeur de France:

« Vous savez quels sont les principes politiques que nous voulons faire prévaloir ici; ce sont ceux que votre illustre Souverain a su imposer vaillamment en France et renforcer en Europe […]. Nous voulons calquer nos institutions sur celles de la France, en établissant ici une monarchie héréditaire […]. Mais pour y parvenir nous avons besoin des sympathies de l’Europe, en général, et de l’appui de la France, en particulier […]. Si l’Empereur Napoléon veut nous sauver, il peut le faire; il peut garantir notre indépendance et contribuer à développer notre puissance afin de faire un contrepoids à celle des États-Unis. »

Voilà qui était clairement dit dès 1852, 10 ans avant l’intervention française de 1862. Celle-ci répondait d’abord à une demande déjà ancienne des conservateurs mexicains, en profitant de ce que la guerre de Sécession (1861-1865) mettait temporairement les USA hors-jeu.

Faire contrepoids aux États-Unis? Certes, l’idée pouvait séduire. Elle aurait peut-être été jouable une trentaine d’années plus tôt, avant 1847, avant que ce pays ne s’empare de la moitié du territoire mexicain et de ses énormes ressources; elle aurait eu encore plus de chances de succès avant 1803, avant que Napoléon ler ne vende la Louisiane à ce tout jeune pays, lui permettant ainsi de doubler une première fois son territoire. L’opération eût même pu réussir en 1862 si – hypothèse hasardeuse – la Civil war américaine avait duré plus longtemps, voire s’était terminée par la défaite des nordistes… On ne refait pas l’histoire.

Toujours est-il que Napoléon III et ses conseillers estimèrent qu’en dépit du rapide retrait de nos deux alliés, il fallait rester et aider les conservateurs mexicains à édifier cet empire qui équilibrerait l’influence des USA sur le continent américain. Après avoir trouvé un accord avec le Mexique, Espagne et Angleterre se retirèrent dès avril 1862; la France envahit donc seule le pays. Le 27 avril, le général de Lorencez et ses troupes se mirent en marche à travers un terrain abandonné et dépouillé de toute ressource. En route pour Mexico, ils allaient devoir s’emparer de la ville de Puebla de Los Angeles, située à 240 km de la côte, que les chefs conservateurs présentaient comme toute dévouée aux monarchistes et brûlante d’ouvrir ses portes aux Français. En fait, la ville – dont Napoléon III croyait, quant à lui, qu’elle n’était qu’une bourgade (elle comptait alors 75 000 habitants) – avait été considérablement fortifiée; 12 000 Mexicains, réputés bons défenseurs de parapets, et 300 canons attendaient les envahisseurs de pied ferme.

Et le 5 mai 1862, les troupes mexicaines du général Ignacio Zaragoza arrêtèrent les troupes françaises, leur fermant la route de Mexico.

Renonçant à s’emparer de la ville par le sud, ce qui l’aurait obligé à des combats de rue toujours aléatoires, le général français avait choisi de s’emparer des forts, situés au nord-est et au nord- ouest, sur des hauteurs. Il fit donc ouvrir sur le plus important d’entre eux le feu dérisoire de ses pièces de campagne; puis, ayant consommé en pure perte la moitié de ses munitions, il lança ses compagnies de zouaves et de chasseurs à l’assaut. Sur les pentes rendues boueuses par un violent orage et sous le feu terrible des canons de 12 du fort, ce fut un échec sanglant, qui coûta aux Français 476 hommes, tués, blessés, ou faits prisonniers (7% de leurs effectifs), contre 83 morts du côté mexicain.

Anonyme: La Bataille de Puebla, 5 mai 1862

Du moins, évitant la catastrophe, Lorencez réussit-il à se replier en bon ordre, sans perdre un homme ni un canon en chemin, sur Orizaba et à s’y retrancher pour attendre des renforts venus de France tout en tenant en respect l’armée républicaine.

Cet échec militaire fut surtout une lourde défaite morale: les Mexicains venaient de défaire, comme ils n’allaient pas manquer de le claironner, «les meilleurs soldats de l’Europe». Malgré son caractère limité, cet épisode eut un fort retentissement, encourageant la résistance libérale mexicaine; dès le 9 mai suivant, Juarez déclara que l’anniversaire de la bataille serait jour de fête nationale.

Napoléon III envoya alors un renfort de 23 000 hommes commandés par le général Forey. Les troupes françaises se réorganisèrent et mirent le siège le 16 mars suivant autour de Puebla – dont les Mexicains avaient encore renforcé les fortifications. Après une résistance acharnée, le 16 mai 1863, les troupes françaises s’emparèrent enfin de Puebla puis, le 10 juin, de Mexico.

Jean-Adolphe Beaucé (1818-1875): Le Général Bazaine attaque le fort de San-Xavier lors du siège de Puebla, 29 mars 1863.

Comme on le voit, il y eut deux Batailles de Puebla et non pas une, celle du 5 mai 1862, la seule dont vous entendrez jamais parler ici…

Une fois encore, “Dieu ne peut rien changer au passé. Les historiens, oui.”
Le talent des historiens mexicains a su réinventer l’histoire en magnifiant la première bataille (un engagement plutôt modeste, mais qu’il gagnèrent) et en escamotant complétement la seconde, qui fut un siège de deux mois terminé par une bataille de rues atroce et qui se termina par leur défaite.

Gérard Fontaine

Publié pour la première fois dans la Rêvista de Mexico Accueil, Juin 2017

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