France/Mexique

Eiffel, y es-tu ? Fantômes et fantasmes de fer au Mexique


Partout dans le monde, quand on a la chance d’avoir un monument de fer du XIXe s. à peu près présentable mais anonyme, on l’attribue à Gustave Eiffel-de-La-Tour.
Il en va de même au Mexique, pays qui compte de nombreux édifices en fer de belle apparence parmi lesquels figurent plusieurs concurrents sérieux à cette paternité prestigieuse.

J’élimine d’emblée le Museo del Chopo à Mexico; lorsque je suis arrivé ici, un guide improvisé me l’avait présenté comme une oeuvre d’Eiffel réchappée de l’Exposition Universelle de 1889. Une qualité que personne n’a jamais sérieusement confirmée et dont le site de cette honnête institution fait bonne et prompte justice. En fait, le bâtiment qu’elle occupe fut conçu en 1902 par l’architecte Bruno Möhring pour l’Exposition d’Art et d’Industrie textile de Düsseldorf; à la fin de l’exposition, il fut en majeure partie racheté par la Compañía Mexicana de Exposición Permanente, démonté, transporté et remonté sur son emplacement actuel afin d’y héberger des expositions commerciales. Aucun doute, aucun mystère, pas de fantôme, juste un peu de fantasme subalterne.

Deux fantasmes et deux vrais fantômes

Plus sérieuse est la candidature d’un pont situé à 21 km au nord de Mexico, à Ecatepec de Morelos. D’emblée, le lieu est paradoxal, mystérieux; il ne s’agit pas d’un pont, mais de deux ponts parallèles, un grand et un plus étroit, jetés sur le canal d’écoulement qui relie le lac de Texcoco à ce qu’il reste de la lagune de Zempoala; ils sont aujourd’hui voilés, ou plutôt « emballés » – pas à la façon de Christo, mais il y a de cela – et transformés… en galerie d’art. Sur place, on vous assure que ce double pont fut conçu – voire construit – par Eiffel soi-même en 1870 – à moins que ce ne soit en 1879 – pour desservir l’ancienne route de Mexico à Pachuca – à moins que ce ne soit le chemin de fer Mexico-Veracruz.

Effectivement, à partir de 1866, la société G. Eiffel et Cie avait développé une activité de fabrication de ponts préfabriqués dits « démontables » ou « économiques »; cette branche avait une grande importance dans la marche de l’entreprise car elle lui assurait du travail entre deux commandes de grands ouvrages. Un stock était disponible en permanence; après les modifications et adaptations nécessaires, cette sorte de grand mécano était expédiée au client en pièces détachées avec une notice. Sur place, la précision de la fabrication et un assemblage relativement simple par boulons permettaient de confier le montage à des ouvriers non spécialisés. Stricto sensu, ces ponts étaient conçus par Eiffel (qui les avait brevetés à son nom), mais n’étaient pas construits par Eiffel, sinon par ses clients; nombre d’entre eux ont équipé des routes ou voies ferrées secondaires en France et dans les colonies. Pour être franc, ce qu’on peut voir des ponts d’Ecatepec leur ressemble assez.

Or, selon certaines sources non recoupées, en 1878, la société Eiffel aurait fourni au Mexique deux ponts ferroviaires qui apparaissent dans les archives sous les noms de ponts de Teticala et de Cuenta.
Peut-il s’agir du double pont d’Ecatepec??? Cela paraît peu probable. D’une part, les noms de Teticala et de Cuenta n’apparaissent nulle part dans les documents qui les concernent. Ensuite, la ligne de chemin de fer Mexico-Veracruz passait non loin, mais pas exactement là. Surtout, ce tronçon fut terminé en 1867 et l’ensemble de la ligne achevé et inauguré le 1er janvier 1873 par le Président Sebastián Lerdo de Tejada; on imagine mal que certains de ses ouvrages d’art aient été construits cinq ans plus tard.

Par conséquent, les ponts livrés en 1878 par la société Eiffel étaient probablement destinés à une autre ligne. Laquelle? Sous la présidence Lerdo de Tejada (1872-76) puis, avec l’arrivée au pouvoir de Porfirio Díaz, les concessions ferroviaires se multiplièrent. Dans quelle direction faut-il les chercher? Vers Toluca? Vers Cuautitlán? Entre Celaya et León? Entre Zacatecas, Aguascalientes et Lagos? Vers Cuautla? Dans le Yucatan, le Campeche? Entre Veracruz et Alvarado? Tous chantiers ouverts à l’époque… Mystère. Depuis 1878, deux ponts fantômes hantent les chemins de fer du Mexique.

Quant à nos ponts faux-jumeaux d’Ecatepec, ils cachent leur mystère sous leur emballage. Sans doute desservirent-ils, à l’origine, la route de Mexico à Pachuca, le grand pour les voitures, le petit pour les piétons; en l’absence d’archives probantes, seul un examen détaillé permettrait d’établir s’ils font réellement partie de la grande famille des « ponts démontables » d’Eiffel, ce que rien ne permet d’affirmer ni d’exclure à ce stade.

Deux fantasmes dont le premier intérêt est de constituer un bel exemple de ce qu’on peut faire d’une structure devenue inutile, avec un peu d’imagination.

Une charmante imposture

Le second candidat à la reconnaissance de paternité se présente de manière a priori plus simple. Il s’agit d’une honnête petite église qui se dresse bravement dans un village perdu de Basse Californie du Sud.

Justement: trop brave pour être honnête.
Les faits. Sur la façade de l’église Santa Barbara, à Santa Rosalia, une plaque datée de décembre 1987 proclame qu’elle fut « dessinée en 1884 par Gustave Eiffel, construite en 1887, exposée à Paris en 1889 près de la Tour Eiffel, démontée à Bruxelles en Belgique et transportée à Santa Rosalia pour y être installée entre 1895 et 1897. »
Un historique clair, coulé dans le bronze. Malheureusement, il résume une chronique locale qui, comme toutes les chroniques, caracole allégrement sur des invraisemblances.

Ce qui paraît à peu près sûr: la Compañía del Boleo, fondée avec des capitaux français en 1885, était concessionnaire de riches mines de cuivre en Basse Californie, pour l’exploitation desquelles elle développa la petite ville de Santa Rosalia. Pour satisfaire les besoins religieux de ses quelques 10.000 âmes, Charles Laforgue, directeur de la mine, dénicha à Bruxelles en 1894 cette église, démontée et entreposée dans une réserve. Transportée à Santa Rosalia, elle y fut remontée et dédiée à Santa Barbara, patronne des mineurs; elle entra en fonction début janvier 1898. De dimensions relativement modestes (30 m. de long sur 16 m de large), elle avait, de toute évidence, été conçue pour être montée, démontée et transportée.

Le reste relève de la fantasmagorie. Si Eiffel a construit plusieurs églises (dont certaines en Amérique latine, semble-t-il), s’il fit des ponts en « kit » comme on dirait aujourd’hui, on ne connait nul exemple d’église d’Eiffel « en kit ». S’il avait conçu en 1884 notre église « en kit », c’eût été sans doute pour la vendre dans les colonies françaises ou autres pays tropicaux vers lesquels, à la même époque, l’industrie européenne envoyait par centaines les édifices métalliques préfabriqués à usage privé ou public.

Pourquoi Eiffel aurait-il conçu ce prototype sans le commercialiser immédiatement? S’il l’a commercialisé, pourquoi n’en reste-t-il d’autre témoin au monde que Santa Barbara? Pourquoi l’aurait-il conservé en réserve pendant cinq ans? Comment expliquer, par ailleurs, que cette église se soit retrouvée ensuite à Bruxelles? Pourquoi les quelques articles de presse qui mentionnèrent l’achat de 1894 ne font-ils aucune mention de la paternité du célébrissime ingénieur, alors que l’acheteur aurait eu tout intérêt à tirer prestige et publicité de son opération? Autres mystères: pourquoi Santa Barbara, qui fut soigneusement examinée en 1993 par une chercheuse américaine, ne porte-t-elle aucune marque de la société Eiffel? Ni aucune autre marque visible? Pourquoi, enfin, dans les archives de la société El Boleo, manque-t-il une année et une seule, l’année 1894, celle de l’achat de l’église?

Dans le doute et faute d’estampille visible, force est de s’en tenir aux résultats de l’étude technique et stylistique menée dans les années 90. D’évidence, l’église Santa Barbara de Santa Rosalia relève d’un système de construction de maisons modulables préfabriquées, montables, démontables et transportables en fer mis au point et breveté par Bibiano Duclos (1853-1925), un ingénieur d’origine brésilienne sorti, comme Eiffel, de I’École Centrale des Arts et Manufactures; en 1893, il fonda à Courbevoie la société B. Duclos et Cie, qui se spécialisa dans ce type de maisons. Comme celles-ci, Santa Barbara est faite de plaques de tôle emboutie fixées par des boulons, plaques qui supportent avec l’aide d’une structure légère le poids de l’édifice. Les parois sont doubles, séparées par un coussin d’air afin de favoriser l’isolation et la climatisation. Enfin, elle possède le même vocabulaire décoratif – fleurs de lys au faîtage, profil caractéristique du couronnement. Récemment, une preuve assez décisive vient de ressortir: le Journal officiel de l’Exposition de Bordeaux de 1895, dans un article relatif au Palais de la Presse et de la Publicité construit par Duclos, écrivait en parlant de ce dernier: « Parmi les nombreux travaux, en fer ou en acier, qu’il a effectués à l’étranger, nous signalerons l’église de Bolé (Mexique),… » L’erreur de transcription – « Bolé » au lieu de « Boleo » – ne permet pas de malentendu.
À l’instar de bien d’autres constructions de fer de la fin du XIXe s., cette église a sans doute « bénéficié » du «mythe Eiffel»; mais ici, à n’en pas douter, on lui a prêté main forte. Diverses actions ont été menées pour donner l’illusion que l’église a été conçue et construite dans les ateliers Eiffel à Paris; la plus flagrante est l’apposition en 1987 sur la façade principale d’une plaque de fonte prétendant à cette origine.
Le mobile, demanderez-vous? Au début des années 80 fut annoncée la fermeture (définitive, croyait-on alors) des mines de El Boleo; dans une région à potentiel touristique, on peut comprendre que la possession d’une église construite par l’un des bâtisseurs les plus célèbres au monde ait inspiré, sinon justifié la supercherie.
Et c’est ainsi qu’une honnête petite église est devenue une charmante imposture. Une imposture qui mérite une visite, car c’est probablement l’une des constructions Duclos les mieux conservées au monde.

À peine un fantasme

Troisième candidat possible à la paternité d’Eiffel, le Palais de fer d’Orizaba. Comme le Museo del Chopo à Mexico, c’est un non-candidat. Nul ne conteste sérieusement qu’il fut commandé en 1891 à la Société Anonyme des Forges d’Aisneau, en Belgique, pour être le siège du Gouvernement municipal d’Orizaba, dans l’État de Veracruz. On sait qu’il fut inauguré le 16 septembre 1894; on connaît son coût, son financement, les péripéties de sa livraison et les commentaires dont il fut l’objet à l’époque. Cependant, une rumeur tenace attribue sa conception à Gustave Eiffel et certains supports d’information touristique peu scrupuleux contribuent à la propager.

Ils ont beau faire, le doute n’est pas permis; installée près de Charleroi en Belgique, la Société Anonyme des Forges d’Aisneau fut fondée par les frères Louis et Joseph Danly, le premier banquier et le second ingénieur. Joseph Danly (1839-1899) avait mis au point et breveté en 1885 et 1887 un système de construction métallique. Ce système, assez proche de celui de Duclos – qui devint son principal concurrent à partir de 1893 – reposait sur l’emploi de plaques de tôle d’acier embouti et galvanisé à double paroi, complété éventuellement par une ossature. Aucune charpente n’était nécessaire, le montage d’un bâtiment pouvait se faire à l’aide d’une main d’oeuvre peu expérimentée. Rien à voir avec Eiffel, sinon que, comme lui, les frères Danly utilisaient le fer pour construire.

Orizaba, Palacio de Hierro, oeuvre des frères Danly (1894). Ph Charles Burlingame Waite, 1901

Encore un fantasme de fer, galvanisé comme un dépliant touristique!

Fantômes wanted!

Des trois candidats mexicains à la paternité de Gustave Eiffel officiellement recensés, deux sont totalement écartés.
L’église Santa Barbara de Santa Rosalia, cachée derrière sa vraie-fausse plaque de fonte, fut indiscutablement préfabriquée par la société B. Duclos & Cie de Courbevoie entre 1893 et 1894, achetée à Bruxelles à la fin de l’année 1894 par la compagnie minière de El Boleo et consacrée à Santa Rosalia en 1897. Elle constitue l’un des exemples les mieux conservés des produits de cette société mais n’a pas été dessinée par Eiffel, ni participé à l’Exposition Universelle de 1889, ni, encore moins, été primée dans ce cadre, comme le prétendent certains sans le début d’un commencement de preuve.
Le Palacio de Hierro d’Orizaba, que seuls des guides touristiques en mal de barratin ont présenté comme une oeuvre d’Eiffel, est, pour sa part, une vraie oeuvre de la société belge des Forges d’Aisneau; il est construit selon un système rival de celui de Bibiano Duclos, mis au point par les frères Danly. Là aussi, un des exemples les plus complets et les mieux conservés de ce système constructif à l’origine de centaines de bâtiments disséminés dans le monde entier.

Dans l’état actuel des informations et des recherches, seul reste indécidable le cas des ponts faux- jumeaux d’Ecatepec. Fantasmes ou fantômes?
Et puis… Et puis il nous reste sur les bras les deux mystérieux ponts ferroviaires de Teticala et de Cuenta, livrés en 1878. Où diable sont-ils? Pourquoi personne ne les revendique-t-il?

S’ajoute encore un pont supplémentaire que l’on n’attendait pas.

Le pont de Salsipuedes, sur la ligne du Pacifique, entre 1930 et 1950

Dans les archives des Établissements Eiffel figure, en effet, un dossier relatif à un pont de Salsipuedes, projeté ou construit au Mexique sur un canal homonyme en 1960.
Il existe un canal de Salsipuedes au Mexique; c’est un détroit marin de quelques 15 km de largeur qui sépare l’île de San Lorenzo de la Basse-Californie. Un paradis pour baleines et surfeurs: il ne doit pas s’agir de ça.

En revanche, sur la ligne de chemin de fer du Pacifique qui relie Nogales à Guadalajara et Mexico, dans le district de Tepic (Jalisco), il y a un Puente de Salsipuedes qui permet à la voie de franchir une barranca très profonde. 262 m de long, 73 m. de haut, ce fut même le dernier ouvrage d’art construit sur cette ligne; il fut achevé le 15 avril 1927… Hélas oui, ce Puente de Salispuedes fut achevé en 1927, 33 ans avant le projet mentionné par les archives Eiffel. Aurait-il été reconstruit par la suite?

Aucune route ne permet d’y accèder, on ne peut le faire que par la voie ferrée… L’ennui, c’est que les trains de voyageurs d’antan n’existent plus; finie, « La Bala » et ses wagons pullman. Reste une solution: y aller à pied sur le ballast; une promenade de quelque 26 kms en partant de la gare la plus proche, le problème étant les nombreux tunnels. En effet, si un train arrive, pas d’autre solution pour éviter d’être happé que de se coucher au bord de la voie, sur le sol jonché de déjections animales, voire des cadavres de ceux qui ont été piégés…

Somme toute, cinq ponts pouvant prétendre à la parternité d’Eiffel ou, du moins, à celles de ses sociétés successives, hantent le Mexique…. Toutes informations bienvenues!

Gérard Fontaine

Publié pour la première fois dans La Rêvista de Mexico Accueil, janvier et février 2016
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