France/Mexique

La guerre des gâteaux, une affaire de (très) grosse galette


Samuel Butler lança un jour: “Dieu ne peut rien changer au passé. Les historiens, oui.” Il émigra (brièvement) en Nouvelle-Zélande, le temps de constater qu’il n’avait pas une vocation d’éleveur de moutons, puis revint passer le reste de ses jours dans le cocon de Fleet Street, capitale de la presse britannique; il est donc curieux qu’il n’ait pas songé aussi aux journalistes, aux politiciens, voire à une partie de l’espèce humaine – qui sait si bien recouvrir les réalités qui dérangent sous une couche plus ou moins épaisse de mots. En nos temps de .com, les exemples seraient faciles à multiplier; mais cet art est de tous temps, de tous pays.

Voici, par exemple, la manière dont, par la magie d’un seul mot, pastelitos, les Mexicains ont su balayer des mémoires vingt ans de faits divers plus ou moins tragiques ainsi qu’une guerre qu’ils ont perdue – même si celle-ci a finalement permis l’émergence d’un Mexique moderne.
C’était au XIXe s, l’autre belligérant était la France – pas celle de Napoléon III, celle du roi Louis-Philippe.

Les prétextes

À l’occasion des troubles qui secouaient chroniquement le Mexique depuis son indépendance en 1821, des ressortissants français subissaient régulièrement des dommages plus ou moins importants. Parmi les plus connus, sept boutiques françaises détruites lors du pillage et de l’incendie du Parián en 1828 et celle du pâtissier Remontel à Tacubaya, saccagée par des officiers de Santa Anna en 1832. Les autorités françaises voulaient obtenir réparation pour eux.
Mais ces exemples étaient représentatifs d’un contexte bien plus grave d’attentats répétés aux droits et à la sécurité des Français (et des étrangers en général): assassinats, pillages, arrestations arbitraires, saisies, emprunts forcés et iniquités de tous genres se répétaient, dans l’indifférence générale d’autorités mexicaines pas toujours innocentes. Par ailleurs, le Mexique avait contracté auprès d’institutions financières françaises une dette dont Paris craignait qu’elle ne soit jamais remboursée.
Facture totale: trois millions de francs-or (600.000 pesos). Plus le châtiment des autorités mexicaines coupables d’injustices.
Toutefois, l’ambition des autorités françaises allait bien au delà. Elles visaient à obtenir la signature d’un traité de commerce garantissant l’ensemble des intérêts français au Mexique. L’objectif réel de la très mal nommée « guerre des gâteaux », c’était la signature d’un traité par lequel les Mexicains s’engageraient à conserver à la France le traitement de la nation la plus favorisée et à permettre sans restriction l’exercice du commerce de détail par ses ressortissants. Or, ce traité, la France n’arrivait pas à l’obtenir après dix ans de difficiles négociations. Lord Palmerston, alors ministre britannique des Affaires étrangères, l’avait bien compris; à la veille du conflit, il appela officiellement l’attention du gouvernement français: forcer un gouvernement à conclure un traité de commerce « n’avait pas encore été regardé par les nations européennes comme un motif légitime de guerre. » Diplomatiquement dit, mais l’avertissement était clair: l’Angleterre avait aussi ses intérêts dans la région.
Cependant, la France, au motif respectable de la défense de ses ressortissants, passa outre.

Un enjeu de taille

 

Horace Vernet, Épisode de l’expédition du Mexique. Le prince de Joinville, fils du roi Louis-Philippe, sur la dunette de La Créole, assiste à l’explosion de la tour du fort de Saint-Jean d’Ulúa (27 novembre 1838). Château de Versailles.

C’est que, depuis le départ définitif de l’Espagne en 1825, le commerce international du Mexique avait pris un grand essor et les Français s’en étaient vite avisé. En quelques années, le Mexique était devenu le 4e client mondial de la France après les USA, l’Angleterre et l’Espagne; il dépassait tous les autres pays d’Amérique latine réunis ou l’ensemble de nos colonies. Ce pays était devenu essentiel à notre santé économique et l’intervention française ne se limitait évidemment pas à récupérer des créances menacées ou des indemnités. Elle visait surtout à réduire tout facteur de trouble susceptible de nuire au commerce bilatéral, en particulier à un commerce de détail français qui permettait à nos marchandises de se répandre dans tout le Mexique.

Derrière le pâtissier Remontel, on le voit, un enjeu autrement important se cachait: la protection de notre réseau commercial, clé de nos liens avec le 4e client de la France.

Prise de San Juan d’Ulúa

En 1837, après des années de négociations infructueuses pour obtenir ce traité que nos concurrents les Anglais et les Espagnols avaient obtenu depuis beau temps, le gouvernement de Louis-Philippe perd patience et envoie des vaisseaux qui font, plusieurs mois durant, le blocus de Vera Cruz, sans pour autant faire céder le gouvernement mexicain.

La France décide alors de procéder à une démonstration de force et d’envoyer une escadre sous l’autorité du contre-amiral Charles Baudin. Vingt navires au total. Le prince de Joinville, fils de Louis-Philippe, commande une corvette et, malgré son jeune âge, va s’illustrer dans l’expédition.
Après une dernière tentative diplomatique au cours de laquelle les Mexicains acceptent toutes les conditions de la France sauf une (l’autorisation du commerce de détail pour les Français, ce qui montrait bien quels étaient les objectifs véritables de l’expédition), les hostilités commencent le 27 novembre 1838; les vaisseaux français, armés notamment de canons «à la Paixhans» tirant des obus explosifs au lieu des boulets plein traditionnels, attaquent le fort San Juan d’Ulúa, qui défendait Vera Cruz et passait pour imprenable; quatre des poudrières du fort sautent, causant des dommages considérables – après ces débuts spectaculaires, l’obus remplaça sans tarder le boulet de canon sur tous les champs de bataille. Le matin suivant, le fort capitule.

Raid sur Vera Cruz

François d’Orléans, prince de Joinville (1818-1900): A l’attaque de Vera Cruz par l’escadre de l’Amiral Baudin, je dirige une des colonnes de débarquement. 4 décembre 1838. 5 h du matin. Pierre noire, aquarelle avec rehauts de gouache sur papier bleu. 32 x 54 cm. Légendé sur le passe-partout de la main de Joinville.

On croyait déjà l’affaire finie… Las! Au lieu de renouer la négociation, le gouvernement mexicain envoie une (petite: 3.200 hommes) armée de secours confiée aux généraux Antonio López de Santa Anna et Mariano Arista. Les Français décident alors de lancer un raid sur Vera Cruz pour désarmer la ville et capturer les chefs mexicains.

François d’Orléans, prince de Joinville, Attaque de la maison où Santa Anna avait son quartier général. Aquarelle, pierre noire avec rehauts de gouache sur papier. Légendé sur le passe-partout de la main de Joinville.

Le 5 décembre à l’aube, des troupes (1.500 hommes au total), dont Joinville commandait la colonne centrale, débarquent par surprise et s’emparent sans presque coup férir de la ville, faisant Arista prisonnier au pied de son lit; Santa Anna réussit à s’enfuir.

Portrait du général Antonio López de Santa Anna (1795-1876), surnommé par ses partisans « le Napoléon de l’Ouest ». Museo de Intervenciones, Mexico.

Alors que les troupes françaises, estimant atteint leur objectif de neutraliser la place, rembarquent, Santa Anna, qui a regroupé ses forces, contre-attaque; il traverse à cheval la ville à la tête de ses hommes et se précipite sur le môle où se trouve encore Baudin. Les Français, qui ont pris la précaution de retourner un canon mexicain pour se couvrir, ouvrent le feu à mitraille, soutenus par les caronades de leurs chaloupes. Les assaillants sont balayés et Santa Anna sévèrement blessé – on devra l’amputer d’une jambe.

Malgré son échec total, cette tentative fit de ce médiocre général, très discrédité après l’affaire de l’indépendance du Texas deux ans plus tôt, un héros national. Sa jambe fut enterrée avec les honneurs militaires et Santa Anna s’empara du pouvoir l’année suivante. Il restera l’homme fort du Mexique jusqu’en 1855 et présidera 10 des 47 gouvernements qui se succéderont en trente ans. Pour le malheur de son pays, en particulier lors du conflit avec les USA; car la bravoure (à défaut de génie) sur le terrain n’a jamais suffit à faire un homme d’état.

Après cette double défaite, le gouvernement mexicain accepta enfin de négocier. Signé le 9 mars 1839, le traité de Veracruz acta le paiement de 600 000 pesos au titre des dommages passés et accorda les garanties demandées par la France pour l’avenir.

Cette affaire fut essentielle pour la communauté et la présence française, qui sortirent renforcées du conflit. Plus généralement, en favorisant la circulation des idées et capitaux étrangers, la « Guerre des gâteaux » marqua aussi le début de l’essor économique du Mexique lui-même et de sa transformation progressive en un pays moderne jusqu’au Porfiriat (1876-1911).

Gérard Fontaine

Publié pour la première fois dans la Rêvista de Mexico Accueil en janvier 2017
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