Guadalupe

Notre Dame de Guadalupe du Tepeyac 2


La Vierge de Guadalupe

Le berger et l’Étoile du nord

La genèse du culte de la Vierge de Guadalupe conserve une part de mystère. Un ermitage avait été fondé au Tepeyac (au nord de Mexico) et une petite chapelle avait été bâtie. Un culte local avait émergé, pour une vierge espagnole d’un côté et une déesse précolombienne de l’autre, les deux dévotions se superposant et s’entremêlant. Cependant, l’ermitage comme le culte avaient été ignorés par les premiers évangélisateurs franciscains, tout du moins jusqu’au milieu du XVIe siècle.

Nous nous transportons maintenant au milieu du XVIIe siècle avec la première publication du récit des apparitions. D’une part, elle définissait les contours de l’histoire de façon définitive[1], et d’autre part elle donnait au culte une impulsion et une dimension nouvelles. Elle fut suivie par d’autres publications qui précipitèrent la diffusion du culte bien au-delà de la vallée de Mexico.

 

Le berger de Villuercas et la source cachée

Le récit des apparitions de la Vierge sur la colline du Tepeyac et l’impression miraculeuse de l’image sur l’ayate de Juan Diego est publié pour la première fois en 1648 par Miguel Sanchez (1594-1674), un prêtre créole de la Ville de México (Illus 1.). Les créoles étaient les Espagnols nés au Mexique, en opposition avec les Espagnols de métropole. Avec ce récit, Miguel Sanchez scellait définitivement les contours de l’histoire et son lien indissociable avec l’image, le nom et le lieu. Mais la version de Miguel Sanchez appelée à devenir canonique était bien plus qu’une légende…

Au premier abord, pourtant, le récit des apparitions de Miguel Sanchez est loin d’être original. Il reprend les canons du genre, bien rodés au Moyen Âge. En effet, l’histoire des apparitions de la Vierge de Guadalupe est en réalité un « remake » du récit espagnol des apparitions de la Vierge de Guadalupe en Estrémadure et consignée par un moine (Diego de Ecija) au début du XVIe siècle. Celle-ci était apparue au début du XIVe siècle à un berger des montagnes de Villuercas dans la province de Caceres. L’image, une petite statue noire en bois fut trouvée près de la rivière Guadalupe[2]. L’ermitage fondé dans le sillage des apparitions, non loin de la source de la dite rivière, devint le siège d’un pèlerinage important et le symbole de la lutte des Chrétiens contre les Musulmans d’Espagne pendant la Reconquête. L’intercession de la Vierge avait permis de nombreuses victoires des Chrétiens, comme lors de la bataille de Salado (1340).

Bien sûr, Miguel Sanchez adapta la trame au contexte mexicain. Le berger fut remplacé par un Indien, la grotte par une colline, la guérison de l’oncle malade remplaça la résurrection d’une vache et du fils du berger. Dans les deux récits les autorités ecclésiastiques furent d’abord sceptiques mais mises devant le fait accompli, elles se rendirent à l’évidence et ordonnèrent la construction d’un ermitage.

 

Souveraineté créole

La nouveauté apportée par Miguel Sanchez, c’est le dénouement. En effet, dans la version espagnole, l’image est une statue taillée par l’homme et la Vierge se contente d’indiquer la cachette au berger. Dans l’histoire de Miguel Sanchez, l’image de la Vierge, une peinture, apparut miraculeusement sur la cape de Juan Diego, telle une impression magique.

En donnant à l’image une origine miraculeuse, manu divinu depicta, peinte dans les cieux, non seulement Miguel Sanchez enracinait la dévotion chrétienne en Nouvelle-Espagne mais en plus, il libérait la Guadalupe de Mexico et avec elle sa terre et son peuple, de l’emprise, de l’influence et de la filiation avec le modèle ibérique. En apparaissant en haut du Tepeyac, la Vierge accordait une faveur divine à ses « enfants » de Mexico et devenait la « Divine protectrice » de l’Amérique. Autrement dit, le texte préfigure les sermons à teintes indépendantistes du siècle suivant[3].

Mais Miguel Sanchez était plus un militant de la cause créole que de celle des Indiens. Il écrivait en castillan car il s’adressait aux créoles urbains du Mexique, pour qui la découverte des mines nourrissait la croyance d’un destin messianique.

 

Le Nican Mopohua

Il existe bien un récit pour un public indien, écrit en nahuatl et publié seulement quelques mois après la publication de Sanchez. L’auteur, Laso de la Vega (plutôt le compilateur) est un autre prêtre créole et collègue de Miguel Sanchez. Mais cette publication ne connut une réelle diffusion dans les milieux indiens qu’à partir du XVIIIe siècle, comme en témoignent les références du texte faites dans les sermons en langues indiennes. D’autre part, les premières tentatives de traduction du Nican Mopohua datent de cette époque.

Le message des sermons étaient alors moins le caractère créole de la Vierge que son aspect de mère protectrice, à l’image de Tonantzin.

 

L’Étoile du nord

Ainsi, la fusion entre la Guadalupe et l’identité mexicaine ne s’est pas faite au Tepeyac en 1531 mais en 1648. La version de Sanchez fut popularisée à travers des versions améliorées de générations de Jésuites engagés : Mateo de la Cruz en 1660 oppose la Créole (la Guadalupe) à la Conquérante (la Vierge des Remèdes). Quelques années plus tard, le jésuite Francisco de Florencia publia la version la plus popularisée entre toutes et qui apparaît comme une célébration du criollismo mexicano. La Vierge de Guadalupe, assimilée à l’Étoile du Nord, devait guider son peuple… vers l’Indépendance ? (illus. 3)

Il faut attendre 1663 pour que le processus d’autorisation papale débute (Illus 4). La date de célébration de la Vierge est fixée au 12 décembre (elle était célébrée jusqu’à présent le 8 septembre comme son homologue espagnole). Ce n’est qu’à partir de ce moment que les autorités réclamèrent la construction d’une basilique. L’ensemble architectural du sanctuaire du Tepeyac se développa à partir de la fin du XVIIe siècle seulement…

À suivre : L’image de la discorde

 

[1] L’histoire raconte les apparitions de la Vierge Marie à un Indien d’une ville du nord de Mexico et l’impression miraculeuse de son image sur le vêtement de ce dernier.

[2] Notons l’origine arabe de l’étymologie. La rivière Guadalupe est un affluent du fleuve Guadiana et il prend sa source non loin du lieu où l’ermitage fut fondé au début du XIVe siècle. “Guadalupe” ne signifie pas “rivière des loups” (de lupus en latin “loups”) comme la tradition guadeloupéenne l’a affirmé, mais “rivière cachée”, de l’arabe “Wab-al-lubb”.

[3] Comme ceux de fray Servando et Hidalgo.

Bibliographie :

  • Serge Gruzinski, La guerre des images
  • Edmundo O’Gorman, Destierro de sombras
  • Stafford Poole, Our lady of Guadalupe
Publié dans la Rêvista novembre 2017

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