Manuscrits anciens

« L’encre rouge, l’encre noire »


L’encre rouge, l’encre noire.

Livres, écritures et connaissance dans le Mexique précolombien

Incroyable représentation de la naissance du 5e Soleil issue d’un livre datant d’avant l’arrivée des Espagnols, le « Codex Borgia »

Les livres du Mexique ancien sont uniques, inoubliables. Quiconque pose sur eux une fois son regard ne peut plus les oublier. Mais peut-on lire ces manuscrits comme on lit n’importe quel livre ? Existe-t-il un « code » pour déchiffrer les écritures, souvent très colorées, qu’ils contiennent ?

Si bien des mystères restent à jamais indéchiffrables, les manuscrits mésoaméricains restituent une petite part de la cosmogonie et des pensées des cultures du Mexique précolombien.

Les manuscrits du Mexique ancien

La destruction des « idoles » par les premiers évangélisateurs du Mexique

Lors de la Conquête au début du XVIe siècle, les conquistadores espagnols puis les évangélisateurs détruisirent systématiquement les « maisons des livres » (du nahuatl (1) amoxcalli, se prononce « amochcalli ») avec la même ferveur avec laquelle ils réduisaient à néant les pyramides (2), les temples et les statues des dieux. Les évangélisateurs firent disparaitre dans les flammes des autodafés les « œuvres diaboliques » qui avaient survécu à la Conquête. Les scribes (tlacuiloque en nahuatl au pluriel) et les sages (tlamatinime en nahuatl au pluriel) mouraient emportés par les maladies qui s’abattaient impitoyablement sur les populations indiennes tout au long du XVIe siècle.

Pour toutes ces raisons, il n’existe plus, aujourd’hui dans le monde, que onze livres authentifiés précolombiens, c’est-à-dire réalisés avant l’arrivée des conquérants. Il est important de le préciser car il existe des manuscrits mexicains du début de l’époque coloniale qui sont des copies de documents plus anciens, mais qui ont déjà subi l’influence occidentale (sous diverses formes d’ailleurs et à différents degrés). C’est le cas notamment du fameux Codex Bourbon qui se trouve à la BNF et du tout aussi célèbre Codex Boturini – nom donné en hommage au collectionneur italien (3) – qui raconte la migration des Aztèques depuis Aztlan à Tenochtitlan et qui est conservé à la bibliothèque du Musée d’Anthropologie de Mexico.

De nos jours, la probabilité de voir surgir de nouveaux manuscrits est très faible, mais elle n’est pas nulle. D’abord parce que les bibliothèques et les archives du monde n’ont pas fini de dévoiler tous leurs secrets – soulignons à ce sujet que, pour le Mexique, des efforts importants ont été réalisés ces dernières années pour numériser les fonds – ; ensuite, parce que la production de l’écrit dans le monde précolombien et encore pendant la colonie, n’était pas réservée aux seules grandes villes telle que Tenochtitlan. Les communautés indiennes possédaient, à un niveau local, leurs propres documents écrits et leurs propres scribes.

L’un des bijoux de la collection mexicaine de la BNF

À la fin du XVIIIe siècle, en référence aux livres enluminés du Moyen Age, les savants commencèrent à nommer « codex » les manuscrits mexicains ; les livres précolombiens et coloniaux, les copies, les originaux et les documents hybrides (typiques de l’époque coloniale et qui représentent un corpus important). Il est à noter qu’en latin, codex désigne le livre avec des pages, un format nouveau qui remplaça au Ier siècle av. J.C  les rouleaux de papyrus. En réalité les manuscrits du Mexique précolombien ne sont ni des rouleaux, ni des livres avec des pages.

En nahuatl, ils portaient le nom de «  amoxtlacuilolli », littéralement le « livre de peintures », où « peinture » désigne l’ écriture. Ils se présentent sous la forme d’une longue bande en peau de cerf ou en papier d’écorce d’amate (un type de ficus), repliée en forme d’accordéon. Il existait aussi d’autres formats de documents, une feuille seule – « amatl » en nahuatl -, plus ou moins grande et pour des contenus spécifiques : des généalogies, des registres du tribut, des cartes, entres autres.

“L’encre rouge, l’encre noire”

Les glyphes mexicains forment-ils une écriture ? Dans ce débat, les Mayas tirent leur épingle du jeu. Les inscriptions qui apparaissent sur les stèles et les trois livres mayas sauvés des flammes (dont l’un est à la BNF), combinent des signes phonétiques avec quelques centaines de glyphes (4). La lecture est complexe. Des épigraphes de renommée ont pu décoder l’écriture maya après plus d’un siècle de recherches.

Dans les régions des hauts plateaux du Centre du Mexique (la vallée de Mexico, de Puebla, de Tlaxcala, de Oaxaca et de la Mixtèque), les pictogrammes (4) semblent plus accessibles. Il faut néanmoins se garder de simplifier cette écriture.

C’est avec la belle métaphore « l’encre rouge, l’encre noire », que les anciens Mexicains désignaient leur écriture ; et, au-delà, les connaissances variées que cette écriture contenait. Par ailleurs, il existe des relations complexes entre le langage écrit et le langage parlé dont témoignent les documents réalisés au XVIe siècle (5).

Les quelques manuscrits précolombiens authentiques qui nous sont parvenus évoquent les sciences développées autour des différents calendriers – notamment le cycle solaire, le cycle de 260 jours, le cycle synodique de Vénus de 584 jours et le cycle de 52 ans -, comme les mathématiques et l’astronomie, probablement à la base du développement urbain et architectural.

Trois manuscrits de la Mixtèque sont quant à eux dédiés à la vie de 8 Cerf Griffe de Jaguar (XIIe siècle), ses conquêtes, sa quête et légitimation du pouvoir et les généalogies locales, témoignant d’une passion toute mésoaméricaine pour l’écriture de l’histoire.

Enfin, les quelques centaines de manuscrits réalisés après la Conquête (5) enrichissent considérablement nos connaissances sur les mondes précolombiens et sur l’étendue de leurs savoirs : en médecine, sur les plantes médicinales, sur les écosystèmes et la géographie, les sciences occultes, et bien d’autres.

Cet article a été publié pour la première fois dans la Rêvista de Mexico Accueil en avril 2017.
NOTES

(1) langue indienne parlée entre autre dans la vallée de Mexico à l’arrivée des Espagnols.

(2) Dans le monde précolombien il n’est pas question de pyramides mais de plateformes destinées à surélever le bâtiment qui se trouve dessus.

(3) Voir article de la Rêvista du mois de mars 2017

(4) Logogrammes : caractère écrit qui représente un mot complet, indépendamment de la langue. S’il représente une idée abstraite, on parle d’idéogramme, s’il décrit un élément concret, on l’appelle pictogramme.

(5) En ce qui concerne les documents réalisés au XVIe siècle, soulignons que parallèlement à la destruction des livres, un important labeur de compilation des savoirs mexicains anciens fut entrepris. Il est le fruit d’une intense collaboration entre les Indiens et les moines franciscains dans les écoles fondées par ces derniers, comme le prestigieux Collège Impérial de la Santa Cruz de Tlatelolco, qui connut son apogée au XVIe siècle.

Manuscrits anciens
Lorenzo Botturini, aventures d’un collectionneur italien au Mexique
Manuscrits anciens
Les précieux manuscrits de Tlatelolco (XVIe siècle)
There are currently no comments.