Manuscrits anciens

Lorenzo Botturini, aventures d’un collectionneur italien au Mexique


 Botturini sur les traces de la Vierge de Guadalupe

Il fut d’abord intéressé par l’histoire de la Vierge de Guadalupe. Puis il milita auprès du Pape pour la couronnement de la Vierge avec une « couronne en or ».

 

A priori, rien ne prédisposait Botturini à l’aventure mexicaine. Il était originaire du duché de Milan quand celui-ci était encore possession des Habsbourg d’Espagne (jusqu’en 1713). Il étudia à Milan et débuta une carrière de fonctionnaire à Vienne puis à Madrid. Un lettré de sa trempe parlait au moins quatre langues : l’italien, le latin, le français et l’espagnol (auxquelles viendra s’ajouter plus tard le nahuatl).

Cependant, Lorenzo Botturini s’ennuyait profondément et c’est dans ce contexte qu’il se rendit en pèlerinage au sanctuaire de la Vierge du Pilier à Saragosse. Là, il entendit parler pour la première fois de l’image miraculeuse de la Vierge de Guadalupe de Mexico. De retour à Madrid, l’Italien fit une rencontre décisive, celle de la comtesse Santibañez, descendante directe par sa mère de Moctezuma II (le tlatoani* de Tenochtitlan, mort en juin 1520). La comtesse le chargea d’une mission : récupérer la pension dont elle était bénéficiaire , ce qui le conduisit au Mexique.

Lorenzo fut happé par l’aventure.

En arrivant à Veracruz en 1736, le bateau de Botturini fit naufrage et il attribua sa survie miraculeuse à la Vierge de Guadalupe dont il devint dès lors un fervent dévot. Très vite, il s’éloigna de sa mission initiale et se passionna pour l’histoire de la Vierge de Guadalupe dont il entreprit d’écrire l’histoire. Il cherchait des preuves historiques des apparitions miraculeuses qui auraient été « contemporaines du miracle des Apparitions », donc datant des années 1530. Rappelons que le premier récit à mentionner les apparitions miraculeuses jusque là datait de 1648, plus d’un siècle plus tard…  Boturini comptait bien trouver des preuves plus anciennes et il pensait aller les chercher dans les manuscrits pictographiques de tradition précolombienne. C’est ainsi qu’il commença son incroyable collection.

  

Botturini et le Musée indien

Lorenzo Botturini parcourut les routes des hauts plateaux mexicains à la recherche de manuscrits indiens authentiques. Pendant sept ans, infatigablement, il acquit, acheta, copia des centaines de documents, des fragments, des papiers, des cartes, des manuscrits peints avec des glyphes**. Au total, il amassa plus de 500 documents du temps des « Gentiles » (des temps d’avant la Conquête espagnole) qu’il regroupa en XX volumes ! Il s’agissait d’un exceptionnel corpus de sources indiennes, la plus importante collection de ce type jamais réunie. D’autant que ce genre de documents ne circulait que de façon souterraine depuis la Conquête. « Les Indiens se méfient à l’extrême des Espagnols et ils cachent leurs anciennes peintures parfois même en les enterrant », témoignera le collectionneur quelques années plus tard.

Dans sa quête de manuscrits peints, Lorenzo Botturini n’oublia pas la Vierge de Guadalupe. Il travaillait même à son couronnement. Avec l’autorisation papale et en dépit de certaines réticences locales, il avait organisé une grande collecte de dons.

Fin de l’aventure ?

Les aventures de Lorenzo Botturini au Mexique furent stoppées net le 4 février 1743 avec l’arrivée d’un nouveau vice-roi. Il fut arrêté, jeté en prison (où il croupit tout de même pendant 8 mois) et expulsé. Principal motif officiel : Italien, Botturini vivait depuis 8 ans sans licence (permis de séjour) et il était entré illégalement en Nouvelle-Espagne – peut-être se considérait-il un peu Espagnol par sa naissance… L’Administration n’était pas du genre à prendre à la légère la question des entrées illégales d’étrangers dans les vice-royaumes américains, ceux-ci étaient particulièrement contrôlés. Mais ce motif n’en cachait-il pas un autre ?

L’arrestation de Botturini n’annonçait-elle pas l’expulsion des Jésuites (1767) et le Grito d’Hidalgo à Dolores (1810) ? La collecte de fonds pour la Guadalupe agaça au plus au plus point les autorités de la Nouvelle-Espagne qui préféraient garder l’exclusivité de l’organisation du culte. Pour mieux le contrôler ?

Cependant, Botturini n’était pas un conspirateur ; il obtint finalement la reconnaissance de son innocence et la restitution de sa collection, De retour en Espagne, il choisit toutefois de n’en plus repartir et d’écrire. En particulier, il publia en 1746 à Madrid un ouvrage proposant une « Nouvelle histoire de l’Amérique septentrionale » dans lequel il incluait le catalogue de son « Musée indien ».

« Mémoire du monde »

L’Histoire toltèque chichimèque, un des joyaux de la collection Boturini. Manuscrit indien comprenant des glyphes et un texte écrit en nahuatl, 51 folios, XVIe siècle. BNF, Paris, f.16r

La collection de Botturini demeura au Mexique sous la surveillance très laxiste du pouvoir. Mal entretenue, dispersée dans les archives, elle passa pour une grande part en mains privées. L’érudit allemand Humboldt (1769-1859) en acquis une vingtaine de pièces en 1803 (elles sont aujourd’hui conservées la Bibliothèque Nationale de Berlin). Un fond important put être acquis en 1827 par le grand érudit français Joseph Aubin (1802-1891), puis vendu au collectionneur franco-mexicain passionné Eugène Goupil (1831-1895) ; selon les vœux de ce dernier, sa veuve le donna à la BNF, qui devint ainsi d’une collection exceptionnelle.  Le reste du « Musée indien » de Boturini est actuellement conservé au Mexique dans la bibliothèque du Musée d’Anthropologie de Mexico et se compose d’un codex préhispanique, le Colombino, de 94 codex de l’époque coloniale et 68 copies d’originaux.

Ces livres peints du Mexique antique que Botturini n’aurait échangé pour rien au monde – lui même disait que le Musée Indien était la seule quête vraiment digne et « si précieuse que je ne l’échangerais contre rien au monde » (« tan preciosa, que no la trocara por oro y plata, por diamantes y perlas ») – sont aujourd’hui classés au Programme Mémoire du Monde de l’UNESCO.

*Mot nahuatl signifiant « celui qui parle »; ce titre était donné au plus haut dirigeant militaire et religieux d’une cité-état préhispanique.

**En náhuatl, les “amoxtlacuilolli”, les libres peints.

***Boturini ou Botturini ? Aujourd’hui l’orthographe avec un seul « t » prédomine mais il signait lui même sa correspondance avec les deux « t ».

Marion Du Bron pour Rêvista (avril 2017) de Mexico Accueil. Cet article a été enrichi et corrigé grâce aux précieux échanges que nous avons eu avec Gérard Fontaine.
Manuscrits anciens
« L’encre rouge, l’encre noire »
Manuscrits anciens
Les précieux manuscrits de Tlatelolco (XVIe siècle)
There are currently no comments.