Manuscrits anciens

Les précieux manuscrits de Tlatelolco (XVIe siècle)


Les premiers évangélisateurs du Mexique

Depuis la fondation de l’ordre monastique au XIIe siècle, les Franciscains avaient pour vocation d’évangéliser les peuples par la prédication et l’enseignement et de porter le message du Christ jusqu’aux confins de la Chrétienté.

Les premiers évangélisateurs franciscains arrivèrent au Mexique en 1524, dans le sillage des conquérants[1]. Le pape leurs concédait un mandat apostolique pour bâtir les fondations de l’Église mexicaine et pour « convertir los naturales a la santa fe católica », c’est-à-dire pour évangéliser les millions d’Indiens américains.

Les moines rêvaient par ailleurs d’une Chrétienté renouvelée, éloignée des tentations du siècle, des hérésies, plus proche de Dieu et où les Indiens devaient jouer un rôle majeur. La formation d’un clergé indien représentait, de fait, l’un des piliers du projet apostolique de ces premiers missionnaires, ce qui impliquait de faire table rase des anciennes croyances « païennes » et l’inévitable destruction des temples, des « idoles » et des livres sacrés[2].

La fondation du Collège de la Santa Cruz de Tlatelolco, 1536

La stratégie franciscaine reposait sur la fondation d’institutions monastiques dans les foyers indiens de rayonnement culturel. Les premières fondations franciscaines virent donc le jour dans la vallée de Mexico et de Puebla, à Texcoco, à Huejotzingo (près de Cholula), à Tlaxcala, à Tenochtitlan (= Mexico) et à Santiago Tlatelolco où ils fondèrent le Collège de la Santa Cruz de Tlatelolco en 1536, avec le soutien des principales autorités de la Nouvelle-Espagne et de celui du roi[3].

Au Collège de Tlatelolco, l’éducation s’adressait aux enfants des familles indiennes dirigeantes. « Leaders » en devenir, ils représentaient des alliés futurs indispensables pour le bon gouvernement et surtout pour la diffusion d’un mode de vie d’inspiration chrétienne et humaniste dans les mondes indiens. Le Collège de la Santa Cruz de Tlatelolco avait la mission de former les premières générations de ces Indiens chrétiens et humanistes.

Les missionnaires se consacraient d’abord à l’apprentissage des langues indiennes. Tous, dont le célèbre Bernardino de Sahagún, étudièrent en profondeur les langues locales, notamment le nahuatl, mais aussi l’otomi, le mazahua, le purépecha, le huastèque, le totonaque, etc. Certains devinrent des linguistes de haute voltige.

D’un autre côté, les élèves indiens du Collège apprenaient le castillan, le latin et dans une moindre mesure, le grec. Ils devinrent bientôt de fins latinistes[4]. Certes le latin était remplacé par les langues vernaculaires dans l’administration[5], mais l’homme de la Renaissance lisait avec une ferveur renouvelée Ovide, Pline, Platon, Aristote, Saint Augustin (et autres classiques) dans le texte. D’autres matières, la lecture, l’écriture, la musique, la rhétorique, la logique, la philosophie et la médecine étaient aussi enseignées, par des moines formés dans les meilleures universités d’Espagne, de France et d’Italie.

Les livres « made in Tlatelolco »

C’est dans le sein du Collège franciscain de Tlatelolco que des œuvres majeures virent le jour : des compilations, des traductions, des catéchismes, des grammaires, des vocabulaires, des cartes, etc., qui révèlent les intégrations et les métissages à l’œuvre entre les connaissances mésoaméricaines et occidentales, entrainant toutes sorte de superpositions, d’emprunts, de mélanges et de syncrétismes[6].

On trouve notamment le désormais célèbre Codex de Florence, encyclopédie sur le Mexique indien, bilingue (en nahuatl et en espagnol[7]), en XII volumes, réalisée entre 1558 et 1577 sous la direction de Bernardino de Sahagún. Oublié à Florence, le Codex refit surface au début XXe siècle et fait l’objet depuis de nombreuses études et de traductions.

Le traité sur les plantes médicinales mexicaines, 1552

Codex Cruz Badiano_f_19v_20r

Le Codex Cruz Badiano est quant à lui un manuscrit d’herboristerie mexicaine dont le titre original en latin est Libellus de Medicinalibus Indorum Herbus, soit le Traité sur les plantes médicinales indiennes. Le texte en latin correspond à la traduction que le latiniste indien Juan Badiano réalisa, car l’ouvrage fut pensé et d’abord rédigé en nahuatl, la langue maternelle de l’auteur du livre, Martin de la Cruz. Martin de la Cruz était un prestigieux médecin – ticitl – un indien originaire de Tlatelolco, qui avait vraisemblablement intégré le Collège comme médecin lors des terribles épidémies de cocoliztli de 1545-1548[8].

En juillet 1552, le Codex Cruz Badiano fut présenté au roi d’Espagne. C’est l’époque de la succession entre Charles Quint et Philippe II (un processus complexe vue l’étendue des possessions et des titres du souverain espagnol) et c’est le jeune monarque qui semble avoir reçu le magnifique présent, en guise de remerciement pour les bonnes faveurs accordées par sa famille au Collège depuis sa fondation, et pour rendre compte de la qualité du « made in Tlatelolco ». Francisco Mendoza, fils du premier vice-roi du Mexique aux premières lignes de cette mission commença dans la foulée un projet de commercialisation des plantes médicinales mexicaines…

Le Libellus demeura dans la bibliothèque royale de l’Escorial. Vers 1625, il fut acquis par le cardinal Barberini, puis cédé au Vatican. En 1990, Jean Paul II en visite au Mexique rendit au Mexique le Codex Cruz Badiano, qui est actuellement conservé à la bibliothèque du Musée d’Anthropologie.

Épilogue

Après des années de bouillonnement intellectuel, le Collège périclita tout au long de la seconde moitié du XVIe siècle et le projet de former un clergé indien échoua. L’évangélisation entrait dans une nouvelle ère, contre-réformiste, conquérante et baroque.

Les précieux manuscrits de la bibliothèque du Collège de la Santa Cruz de Tlatelolco furent dispersés et connurent des destins variés.

Article publié pour la première fois dans la Rêvista de Mexico Accueil, octobre 2017.

Pour en savoir plus :

  • Sur notre blog sur destinationmex.com
  • Revue Arqueología Edición Especial #50 #51 (facsimile du Codex Cruz Badiano), vendue dans la boutique du Musée d’Anthropologie.
  • Serge Gruzinski : L’Amérique de la Conquête peinte par les Indiens du Mexique

[1] 1523-1572 : « période primitive » de la construction de l’Église mexicaine grâce au labeur des trois premiers ordres monastiques arrivés au Mexique : les Franciscains (dès 1524), les Dominicains (1526) et les Augustins (1533). En 1572, l’arrivée des Jésuites annonce l’émergence d’une nouvelle ère dans la Conquête spirituelle. Lire La Conquête spirituelle de Robert Ricard.

[2] Une destruction qui prit à Mexico une vingtaine d’années. Certaines « idoles » et manuscrits furent enterrés et cachés. Ils ont commencé à ressurgir depuis la réapparition de la Pierre du Soleil en 1790 (article du mois de septembre !). Nous verrons dans un prochain article la résurrection du monolithe de la divinité terrienne Tlaltecutli en 2006, aux pieds du Templo Mayor.

[3] La vice-royauté de la Nouvelle-Espagne est fondée en 1535.

[4] Tel Antonio Valeriano, “Cicéron” tlateloltèque selon des sources d’époque.

[5] En France, c’est l’ordonnance de Villers-Cotterêt (1539) qui impose le français comme langue de l’administration dans le royaume de France ; le castillan l’était devenu dans les royaumes de Castille depuis le XIIIe siècle.

[6] Serge Gruzinski, L’Amérique de la Conquête peinte par les Indiens du Mexique.

[7] La version en espagnol est simplifiée au regard du náhuatl et destinée à un public hispanophone.

[8] Terme nahuatl d’une fièvre hémorragique virale dévastatrice, des millions d’Indiens périrent lors de cette épidémie.

Manuscrits anciens
Lorenzo Botturini, aventures d’un collectionneur italien au Mexique
Manuscrits anciens
« L’encre rouge, l’encre noire »
There are currently no comments.