Mexico Tenochtitlan

Tlaltecuhtli


Templo Mayor, Mexico

Monolithes mexicas : Tlaltecuhtli

Stoïque, il contemplait les treize ciels empilés au dessus de lui en couches successives, comme imprimés par une gigantesque imprimante 3D.

Mais, depuis qu’il avait été enterré sous les maisons des conquérants bâties dès 1522 sur l’ancien Centre cérémoniel (ILLUS 1), le monolithe de Tlaltecuhtli n’avait pas revu le ciel… jusqu’au jour où il fut retrouvé, par hasard le 2 octobre 2006, sur un terrain connu comme le Mayorazgo de Nava Chávez ou comme la Casa de las Ajaracas. L’INAH (Institut national d’anthropologie et d’histoire) destinait le précieux predio (= terrain) à la construction du Musée d’arts populaires. Pourtant, la découverte du monolithe de Tlaltecuhtli allait bouleverser le destin du MAP, finalement installé dans un édifice art-déco au sud de l’Alameda. Le terrain de la Casa de las Ajaracas fut cédé aux archéologues. Depuis dix ans, des travaux importants ont transformé l’accès sur le site avec une nouvelle entrée inaugurée il y a quelques semaines à peine. Elle se superpose en partie à l’espace qui se trouvait, à l’époque aztèque, devant le Templo Mayor, un espace hautement symbolique.

Templo Mayor et espace devant le Templo Mayor

Non seulement le monolithe de Tlaltecuhtli de 12 tonnes, 4.19m x 3.62m, était le plus grand des monolithes mexicas (= de Mexico) mis à jour, mais en plus, il témoignait des forces et des mécaniques cosmiques à l’œuvre dans l’univers, qui régissaient les rituels du sacrifice et les rituels funéraires des tlatoanis* de Mexico.

 

Littéralement, tlaltecuhtli est le seigneur ou la dame de la terre, de « tlalli » en nahuatl, la terre et « tecuhtli », toujours en nahuatl le seigneur ou la dame. En effet, Tlaltecuhtli apparaît tantôt sous des traits masculins, tantôt féminins. Les anciens la surnommaient « in tonan, in tota », « notre mère, notre père ».

La Tlaltecuhtli du Templo Mayor vêtue d’une jupe d’étoiles et fixant l’empyrée du regard, apparaît sous ses traits féminins. Force chtonienne, la divinité s’apparente à un monstre terrien, mi reptile, mi batracien.

Dans la genèse des Mexicas (les habitants de Mexico), la terre apparaissait sous la forme d’un gigantesque caïman/poisson nommé Cipactli en nahuatl, qui avait surgit des eaux primordiales pour former les continents.

En tant que force destructrice, Tlaltecuhtli nous dévore tous au terme de notre voyage sur terre. Car elle incarne un sacrifice créateur, elle est intrinsèquement liée à la mort naturelle autant qu’au sacrifice. En tant que force créatrice, elle est celle par qui tout régénère, nait et renait et la source de toutes les subsistances, à commencer par le maïs, la plante nourricière sacrée. Ce monstre fertile est donc infiniment généreux mais il tout autant exigent. À l’image de Huitzilopochtli, le dieu solaire et guerrier, Tlaltecuhtli exige des offrandes : plumes, copal, nourriture et aussi, « l’eau précieuse », c’est-á-dire le sang et les « fruits de l’aigle », soit les cœurs des guerriers.

Tlaltecuhtli symbolise l’utérus cosmique qui engendre la vie autant que le tombeau universel et révèle le caractère intrinsèque cyclique du monde, où la vie et la mort s’entrelacent comme les pétales du Yin Yang. Les cycles combinent l’alternance entre des forces opposées et complémentaires, radiante et magnétique, la lumière et l’obscurité, la vie et la mort, la saison des pluies et la saison sèche, le jour et la nuit, etc. Le cycle agricole et le cycle guerrier se superposent et se complètent : c’est le sens de la double pyramide avec les temples de Huitzilopochtli et de Tlaloc (ILLUS 1). Le cycle d’une vie est semblable à celui d’une dynastie : il nait, il croit puis, parvenu au zénith, il décroit et il plonge dans ce que les Nahuas appelaient le soleil nocturne, incarné par le jaguar. C’est dans cette odyssée nocturne, au plus profond de la nuit et du Mictlan, que les graines et les os des ancêtres s’apprêtent à germer et donner naissance à un nouveau soleil, à l’est du monde.

Tlaltecuhtli porte un serre-tête orné de petites bandes de papier rouge et blanc, l’attribut des sacrifiés. L’inauguration du monolithe en 1502 fut accompagnée de nombreux sacrifices (par cardiotomie). Ainsi, le monolithe serait contemporain, à Mexico, des rituels funéraires d’Ahuizotl, le huitième tlatoani de Mexico.

Monolithe de Tlaltecuhtli

Les rituels funéraires visaient à accompagner le défunt dans son voyage dans le Mictlan, l’inframonde aztèque. Les souverains et les guerriers étaient promis à un destin particulier, puisqu’au terme du voyage dans le Mictlan, leur âme transmutée en colibri rejoignait le soleil dans le ciel. Les souverains de Mexico étaient donc incinérés devant le Templo Mayor. Les cendres placées dans une urne funéraire qui était inhumée, vraisemblablement sous le Cuauhxicalco, un petit édifice proche du monolithe de Tlaltecuhtli. C’est du moins le témoignage des sources historiques du XVIe siècle. On comprend l’émotion des archéologues le jour où le monolithe ressurgit de terre, le 2 octobre 2006. Et les surprises étaient loin d’être terminées ! Ainsi, les archéologues mirent à jour un très riche ensemble d’offrandes en-dessous et autour du monolithe et ils sont sur la piste d’une crypte collective des souverains de Mexico, ce qui serait une découverte tout à fait exceptionnelle !

Les chevaliers de l’Apocalypse, Dürer, 1498

À la même époque, Albrecht Dürer imprimait à Nuremberg des gravures destinées à une diffusion planétaire. On mesure mieux, en juxtaposer les Cavaliers de l’Apocalypse et le monolithe de Tlaltecuhtli, l’abîme qui sépare les deux mondes. Dürer était loin de s’imaginer que soixante ans plus tard, un Indien de Tecamachalco, Puebla, reproduirait, à sa façon les Cavaliers de l’Apocalypse sur les murs du temple.

 

Le monolithe et les offrandes sont exposées de façon permanente au musée du Templo Mayor.

 

*Tlatoani : du náhuatl “celui qui a la parole”, soit le gouverneur et le souverain d’une cité-état.

Références : Leonardo Lopez Luján et Eduardo Matos Moctezuma.

Cet article a été publié dans la Rêvista de Mexico Accueil, janvier 2018

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