Muralisme

Le premier peintre muraliste mexicain était-il Français?


Genèse du muralisme mexicain

Le premier peintre muraliste mexicain était-il français?

Français, enfin presque. Premier? Pas vraiment non plus, mais en tête de course, sûrement.

Tina Modotti, Jean Charlot. 1914

Jean Charlot était né à Paris, le 8 février 1898. Cependant son père, Henri, était à moitié russe et sa mère, Anna Goupil, à moitié mexicaine. Son grand-père maternel, Louis, était le frère du célèbre américaniste Eugène Goupil (1831-1895), dont la collection constitue aujourd’hui le coeur du fonds mexicain de la BNF; quant à sa bisaïeule du côté maternel, Maria Martinez de Meléndez, elle était fièrement Aztèque à une époque où ce n’était vraiment pas « tendance ». Une ascendance que son arrière-arrière petit-fils assumera pleinement à son tour: il apprendra le nahuatl, étudiera la culture et l’histoire méso-américaines et son oeuvre artistique en sera profondément marquée.

Après la première guerre mondiale, en 1921, sa mère, devenue veuve, s’établit à Mexico, emmenant son fils Jean; celui-ci devait y passer une partie de sa vie, avant de partir en 1949 pour Hawaï, où il mourut en 1971.

Une formation aux Beaux-Arts de Paris

Il avait commencé ses études à l’École des Beaux-Arts de Paris en 1913. Doué pour le dessin, il s’était intéressé très tôt à la gravure et à certaines techniques délaissées par les artistes de l’époque, telles la peinture à l’oeuf ou la fresque (peinture murale consistant à peindre a fresco, c’est-à-dire sur un enduit frais). Lui-même se considérait davantage comme un artisan que comme un artiste, au sens sacralisé que le XIXe s. avait inventé et dont le XXe s. allait faire sa vulgate. Dès 1916, alors qu’il n’avait que dix-huit ans, il appelait de ses voeux l’organisation de conférences pratiques sur ces formes que personne n’enseignait plus. La fresque, par exemple, requiert une technique très spécifique: changements et corrections sont presque impossibles, l’artiste est très proche du support matériel lui-même et doit en respecter les qualités naturelles. Un ouvrage de Paul Baudoin venait de paraître tout de même en 1914[1] et la Bibliothèque des Arts Décoratifs constituait une ressource inépuisable. Bien avant le Mexique, le jeune Jean Charlot put donc travailler sérieusement le sujet dans la perspective d’une commande pour une église parisienne.

Arrivée à Mexico

Arrivé à Mexico, il intégra l’École de Peinture en Plein Air de Coyoacan et trouva très vite du travail auprès de Diego Rivera. Ce dernier, qui était lui-même rentré au Mexique en juin 1921 après un long séjour en Europe, avait reçu de José Vasconcelos, (nommé Secrétaire de l’Éducation Publique en octobre 1921 par le président Alvaro Obregón), une grosse commande pour la Escuela Preparatoria, installée dans ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’Antiguo Colegio de San Ildefonso; Charlot rejoignit ainsi le premier noyau des muralistes mexicains historiques: Fermín Revueltas (1901-1935), Ramón Alva de la Canal (1892-1985), Fernando Leal (1896-1964) et, un peu plus tard, en 1923, David Alfaro Siqueiros (1896-1974) et José Clemente Orozco (1883-1949).

Avec Xavier Guerrero (1896-1974), jeune muraliste autodidacte fraîchement débarqué de son Coahuila natal, Charlot apportait sa connaissance technique de la fresque, que personne à Mexico ne maîtrisait bien alors. Certes, le monde précolombien l’avait connue et pratiquée – Teotihuacan et les Mayas notamment – mais Charlot fut le premier sur le chantier de San Idelfonso à choisir cette technique pour réaliser sa partie, ce qui incita largement les autres à faire de même.

Jean Charlot, Masacre en el Templo Mayor o La Conquista de Tenochtitlan. Fresque, 1922. Photo G. Fontaine.

Son apport artistique ne fut pas négligeable non plus: le premier, il choisit un sujet en relation avec la Conquista – hommage à l’aïeule aztèque?

D’une manière générale, son influence sur le chantier fut significative, comme en témoignera plus tard José Clemente Orozco: « Par son égalité d’humeur et sa culture, Charlot modérait nos enthousiasmes juvéniles intempestifs et sa claire vision des choses a souvent illuminé nos problèmes. » Ce fut même lui qui baptisa cette première période du muralisme, si essentielle à l’histoire de l’art au Mexique, la « Renaissance mexicaine ».

Ce mouvement visait à promouvoir tous les supports permettant une diffusion généralisée et une exposition publique; outre la peinture murale, les arts graphiques occupaient également pour eux une place de choix. Dans ce domaine aussi, Charlot joua un rôle important dont témoignera José Guadalupe Posada, le père de la Caterina:

 

« Son intérêt pour les arts graphiques – que tout jeune il avait cultivés en France – en firent l’un des acteurs de la renaissance de la gravure au Mexique. »

 

« Ceci est la première fresque peinte à Mexico depuis l’époque coloniale. Le peintre fut Jean Charlot et le maître-maçon Luis Escobar / MCMXXII »

Sa première oeuvre muraliste mexicaine fut peinte du 2 octobre 1922 au 31 janvier 1923 sur l’une des parois de l’escalier principal de la Preparatoria. Sur l’autre paroi, Fernando Leal travaillait à La fiesta del señor de Chalma, tandis que Revueltas et Alva de la Canal se partageaient l’entrée principale. Charlot choisit pour sujet le terrible massacre dans le Templo Mayor, Masacre en el Templo Mayor o La Conquista de Tenochtitlan. Cette fresque fut la première achevée par le groupe. De manière peut-être ambitieuse, du reste, elle est commentée et datée dans un cartouche, en bas à gauche:

« Ceci est la première fresque peinte à Mexico depuis l’époque coloniale. Le peintre fut Jean Charlot et le maître-maçon Luis Escobar / MCMXXII » [2].

Jean Charlot devant son mural en 1947. Crédit: Jean Charlot Collection, University of Hawaii Library.

Diego Rivera avait commencé avant lui, en novembre 1921, La Creación, la fresque en l’honneur de la création scientifique et artistique qui orne l’Amphithéâtre; mais il ne l’acheva que plus tard – elle fut inaugurée le 9 mars 1923. Les autres fresques ne furent terminées qu’ensuite, celles de Revueltas (Alegoría de la Virgen de Guadalupe) et de Ramon Alva de la Canal (El desembarco de los españoles y la cruz plantada en tierras nuevas) en juin, tandis qu’Orozco ne commença à travailler sur la première qu’il réalisa à San Idelfonso, La Trinchera, qu’en juillet 1923 (elle sera achevée en 1926), au rez-de-chaussée du grand patio.

Alors, premier, Charlot? Pas vraiment. Si sa fresque fut la première achevée au sein de la Preparatoria par le groupe pionnier de la Renaissance mexicaine, elle n’est certainement pas « la première depuis la période coloniale ». En effet, le muralisme était dans l’air du temps, au Mexique en tous cas. Dès 1921, sur une commande de José Vasconcelos déjà, Roberto Montenegro (1885-1968) avait peint à la détrempe en un mois (!) ce qui semble être vraiment la première fresque du Mexique moderne: L’arbre de la vie (El Árbol de la vida), dans le Centre Universitaire installé dans l’ancien couvent San Pedro y San Pablo à Mexico.

Par la suite, comme bien d’autres, l’oeuvre de Charlot fut largement occultée par l’éclat des « trois Grands » (Rivera, Orozco et Siqueiros); néanmoins, notre russo-franco-mexicain peignit des fresques tout au long de sa carrière. À partir de 1923, il fit partie des peintres qui travaillèrent au siège même de la SEP[3]; par la suite, il travaillera de plus en plus aux USA.

À la fin de sa vie, il reviendra sur l’importance du travail manuel et technique dans toute sa démarche artistique; c’est même, avouera-t-il, ce qui décida de son intérêt, de sa passion pour la fresque.

Pour exceller dans un art, il faut en être possédé. Et Charlot y excella.

[1] Paul-Albert Baudouin (1844-1931): La Fresque, sa technique et ses applications.

[2] La date est très effacée.

[3] Secretaría de Educación Pública, le ministère mexicain de l’Éducation nationale. »

Jean Charlot, Los Cargadores, l’une des trois fresques qu’il réalisa dans l’enceinte de la SEP entre le 29 mai et le 2 août 1923. Photo G. Fontaine

Gérard Fontaine

Publication dans la Rêvista de Mexico Accueil mars 2017

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