Muralisme

Rivera, le cubisme en couleur


Diego Rivera, Maternidad, Angelina y el niño Diego. 1916. Huile sur toile, 132 x 86 cm. Museo Carillo Gill, Mexico

Dans l’ouvrage qu’il consacra à Renoir en 1925, l’écrivain et critique d’art Gustave Coquiot (1865 – 1926) rapporte que l’artiste lança un jour: “Un matin, l’un de nous manquant de noir se servit de bleu: l’impressionnisme était né.”
Une boutade, sans doute; toutefois, elle trouva un écho réjouissant dans un propos de Picasso cité par le poète Paul Éluard: “Quand je n’ai pas de bleu, je mets du rouge….” Propos en cascade qui n’impliquent pas que c’est ainsi que le cubisme est né. Il est vrai que Picasso aurait eu plus de mal que Renoir à filer la plaisanterie plus avant: comme son nom le dit assez, le cubisme n’est pas d’abord affaire de couleur, mais de forme.

Cependant, il est un peintre cubiste dans le cas duquel cette surenchère eut été vraisemblable ou presque – le Mexicain Diego Rivera, bien sûr.

Cubiste, Rivera le fut tardivement, intensément et… brièvement

2- Diego Rivera, Autoretrato con chambergo, 1907. Huile sur toile. Museo Dolores Olmedo, Mexico

Tardivement, car le cubisme s’est développé à partir de 1907, à l’initiative de Picasso et de Braque; le mouvement ne fut officiellement baptisé sous ce nom qu’en 1911 alors qu’il était déjà à l’apogée avec des artistes comme Juan Gris ou Albert Gleizes, durant la période dite du cubisme analytique (1910-1912). Ensuite, il fut, sinon interrompu, du moins gravement perturbé durant la Première Guerre mondiale, pour s’éteindre au milieu des années 1920.

Rivera était précisément arrivé en Europe en 1907; à cette époque, au sortir de leur formation à l’Académie de San Carlos, les jeunes artistes mexicains s’efforçaient de se rendre en Europe pour compléter leur bagage artistique et social; même si Paris et ses avant-gardes les attiraient, l’Espagne était pour eux une porte d’entrée plus facile. Sorti de San Carlos au printemps 1906 et nanti d’une bourse du gouvernement, le jeune Rivera choisit donc de s’y rendre d’abord et y débarque le 6 janvier 1907; il y restera deux ans à étudier particulièrement Goya et Le Greco. Au printemps 1909, il décide tout de même de partir pour Paris et s’installe à Montparnasse, le lieu où il fallait être; lors d’un voyage à Bruges, il rencontre l’artiste russe Angelina Beloff (1879 – 1969) qui le rejoint à Paris.

En 1910, dans le cadre du centenaire de l’indépendance du Mexique, une exposition de son travail est présentée au San Carlos; il regagne donc Mexico pour quelques mois. Contrairement à certaines légendes que Diego lui-même encouragea, il ne vit la Révolution mexicaine que de loin: celle-ci commença le 20 novembre 1910 avec l’appel de Francisco Madero contre la réélection à la présidence de Porfirio Díaz; Diego était déjà reparti pour Paris où il demeura jusqu’en 1921, une fois la Révolution terminée.

En fait, ce n’est qu’en 1913 que Rivera s’intéressera au cubisme, vers la fin de la période de maturité du mouvement, par conséquent. Jusque là, il produisait des paysages, des portraits dont certains d’une facture très originale, d’une grande force, d’une grande beauté – tel le merveilleux portrait d’Adolfo Best Maugard (illustr. 3). Pourquoi ce changement radical?

Les méchantes langues suggèrent que ce fut par nécessité économique: sa bourse n’ayant pas survécu aux troubles grandissants qui ravageaient son pays natal – pas davantage que celle que recevait de Russie Angelina Beloff – il lui fallait vivre de la vente de ses tableaux. Or, en 1913, le cubisme était – horresco referens – disons « porteur », pour ne pas prononcer l’horrible mot de la vérité toute crue: « vendeur ».

3- Diego Rivera, Portrait d’Adolfo Best Maugard, 1913. MUNAL, Mexico

Intensément, Diego s’engagea donc dans le cubisme

Sans le savoir peut-être, il était en fait prédisposé à rejoindre cette école, en grande partie inspirée par des théories mathématiques et des formules géométriques.
Dès ses années de formation à l’Académie, le jeune Diego avait en effet été initié par un de ses maîtres, le peintre Santiago Rebull (1829-1902), à « la section d’or » (dite aussi « divine proportion » ou « nombre d’or »), système de composition mathématique développé par les anciens Grecs et retransmis par Euclide d’Alexandrie (Éléments, c. 300 av. J-C). Grâce à cet entraînement, il ne fallut pas longtemps à Rivera pour assimiler les principes du cubisme.

Selon certains historiens de l’art et contrairement à ce que beaucoup pensent, c’est autant Picasso, l’inventeur du cubisme, qui serait allé à Rivera. Picasso aurait reconnu immédiatement la compréhension innée des théories cubistes manifestée par Rivera. Une chose est sûre: pendant les premiers temps du moins, ils devinrent vite amis et travaillèrent ensemble. Rivera déclarera même, paraît-il : « Je n’ai jamais cru en Dieu, mais je crois en Picasso.» Comme l’observera avec humour le poète russe Ilya Ehrenbourg: « Diego était un homme d’émotions et s’il poussait parfois jusqu’à l’absurdité les principes qu’il chérissait, ce n’était que parce que le moteur était trop puissant et qu’il ne possédait pas de freins. »

Pour ce qui est des formes, par conséquent, pas de problèmes. Pour travailler rapidement, Rivera inventa même un appareil optique permettant de voir les images de ses sujets décomposés en multiples facettes. Il le tenait secret; non que cela fût scandaleux ou tranchât avec les traditions les mieux reçues – depuis le « perspectographe » inventé à la Renaissance par Dürer pour maîtriser la perspective jusqu’aux divers medias aujourd’hui impliqués par de nombreux artistes dans leurs processus de création – ; en fait, il craignait qu’on lui volât son invention.

4- Diego Rivera, La Lejía (L’Eau de javel), 1917. Huile sur toile. Museo Dolores Olmedo, Mexico

Même s’il était un cubiste de la dernière heure, Diego apportait sa contribution et sa marque par la manière dont il resta figuratif et par l’importance qu’il donna à la couleur. Comme dira Picasso avec une aimable cruauté: « Quelqu’un le fait d’abord et ensuite quelqu’un d’autre le fait joliment. »

En effet, pendant cette période cubiste, Rivera parvint à toujours rester figuratif; comme il le dira plus tard, en 1954, à la peintre et photographe américaine Florence Arquin, »J’ai toujours été un réaliste, même lorsque je travaillais avec les cubistes. C’est pourquoi à Paris ils m’appelaient le Courbet du cubisme. »

De fait, dans ses tableaux, de nombreux éléments figuratifs sont présents et les modèles des portraits parfaitement reconnaissables (illustr. 4).

Et puis, il y a la couleur. Rivera ou le cubisme en couleur… Contrairement à la palette des cubistes, dont la gamme chromatique, très peu saturée, est principalement composée de gris, d’ocres, de bruns, de verts ou de bleus ternes, la sienne tranche allègrement – à telle enseigne qu’elle paraissait « très mexicaine » à ses confrères parisiens.

Diego Rivera rencontra Gleizes lors du salon d’automne de 1916, où ils exposaient tous deux. La confrontation de leurs oeuvres est parfaitement démonstrative de la différence de vision qui existait entre Rivera et les autres cubistes (illustr. 5 et 6).
Dans le même entretien avec Florence Arquin, Diego Rivera ajoutait: « Je crois que mes peintures cubistes sont les plus mexicaines. Elles recèlent des qualités plastiques – certaines manières spécifiques d’exprimer les proportions et l’espace, certaines théories particulières et personnelles ainsi que l’usage de la couleur – qui sont de ma propre invention et qui m’appartiennent. »

Une déclaration qui résume toute l’importance que la couleur eut pendant sa période cubiste: une façon de rester soi-même, une façon d’être mexicain.

À gauche, 5- Diego Rivera, Arquitecto Jesus (Portrait d’architecte). 1915. fractionnement des plans et déstructuration des formes; l’organisation de ce tableau se réfère à Juan Gris, quelques éléments sont inspirés sans doute de Braque (les veines de bois en trompe-l’oeil…). Museo Carillo Gil, Mexico.
À droite, 6- Albert Gleizes, Portrait de l’éditeur Eugène Figuière, peint en 1913. Hst. 143,5 x 101,5 cm. Musée des Beaux-Arts, Lyon.

Brièvement cubiste

La période cubiste de Rivera ne dura que quatre ans, de 1913 à 1917.
Comme on l’a compris, les coups de patte furent nombreux, certains saignants voire sanglants. Le « puissant-moteur-sans-frein » ne donnait pas toujours dans la nuance et ne ménageait sans doute aucune susceptibilité. Les perfidies affûtées à la parisienne ne furent pas non plus épargnées au « Courbet mexicain du cubisme » et les incidents s’aggravèrent. En août 1915, par exemple, Rivera accusa Picasso de s’être un peu trop « inspiré » de son « Paysage Zapatiste » (illustr. 7) pour peindre « Homme Assis ». Il est vrai que, comme bien des artistes, Picasso faisait son miel de tout ce qu’exigeait sa créativité; toutefois, lorsqu’on considère les deux oeuvres avec un honnête détachement, seule une parenté assez nette de structure se dégage; quant au reste, les deux oeuvres n’ont à peu près rien à voir.

7- Diego Rivera, Paisaje zapatista (Paysage zapatiste). 1915. Huile sur toile, 145 x 125 cm. Museo Nl de Arte (Munal), Mexico

Bref, on finit par en venir aux mains, au figuré et même au propre (si j’ose dire) en 1917.

Le poète et critique Pierre Reverdy (1889-1960) avait pris la place d’Apollinaire, victime d’une grave blessure de guerre, comme porte-parole du groupe cubiste. Dans son magazine Nord-Sud, il écrivit une critique cinglante à l’encontre des peintres de portrait cubistes, visant particulièrement les ralliés récents, dont Rivera; peu de temps après, Léonce Rosenberg, marchand de Rivera et de Picasso, organisa un dîner en l’honneur de « ses » peintres au restaurant La Pérouse, dîner auquel Reverdy était invité. La réunion, fort arrosée, se prolongea dans l’atelier de Lhote où Reverdy se lança dans une diatribe contre les parasites du cubisme et l’affaire dégénéra en pugilat; Rivera gifla, le poète arracha des cheveux, d’autres artistes s’en mêlèrent, la vaisselle et les vitres volèrent en éclat…. Reverdy commit une satire vengeresse et, plus grave, Rosenberg abandonna Rivera, rompit son contrat et retira toutes ses toiles du marché. Le cubisme abandonnait Rivera qui, bien forcé, abandonna le cubisme pour retourner à une forme plus naturaliste sous l’égide de Cézanne (illustr. 8).

Il quittera finalement Paris en juin 1921 pour rentrer au Mexique où, la Révolution terminée, s’ouvraient de nouvelles perspectives.

Gérard Fontaine

Première publication dans la Rêvista de Mexico Accueil, mars 2018

 

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