Orfèvrerie et Design

Carmen Tapia et ARS Faber : un nouveau « Groupe des Six » à Taxco?


Le Groupe des Six, vous connaissez – ce groupe de compositeurs français qui relança la création musicale après la Première Guerre mondiale; il y avait une femme parmi eux – personne ne se souvient jamais de son nom, alors que tout le monde retrouve, géneralement, les autres: Auric, Durey, Honneger, Milhaud, Poulenc et… Germaine Taillefer, bien sûr. Machisme ordinaire des Français!

Eh bien, dans un tout autre registre, un nouveau Groupe de Six est en train de naître au Mexique, à Taxco. Il s’appelle « ARS Faber »; ars, du temps de Cicéron, désignait toute activité humaine tendant à la création, impliquant talent, habileté, savoir-faire; quant au faber, c’était l’artisan travaillant les métaux. Ambition? Renouveler une autre musique, celle de l’orfèvrerie mexicaine.

La Rêvista a rencontré sa fondatrice, Carmen Tapia, une artiste extraordinaire.

1- Carmen Tapia: Anatomia III. Argent 970, jade. 2010.

L’orfèvrerie d’argent, Carmen est « tombée dedans » toute petite: depuis trois générations, sa famille est installée à Taxco; son grand-père y avait ouvert un négoce d’objets préhispaniques et, parmi ses premiers clients, comptait Diego Rivera et William Spratling, le « Silver Gringo » fondateur du Taxco capitale de l’orfèvrerie d’argent. Ce grand-père était aussi devenu lapidaire, puis avait communiqué le virus à son fils Ezéquiel Tapia, qui passa tout naturellement à l’orfèvrerie et, à quatre-vingt ans, reste aujourd’hui la figure dominante des grands qui firent Taxco, collectionnant, à juste titre, prix et reconnaissances.

Ezéquiel eut six enfants mais, seule, sa fille Carmen s’est vouée à l’argent. Toute petite déjà, elle aimait l’art, lisait les livres d’art de son père et, à huit ans, choisit d’apprendre à peindre; elle aimait aussi l’atelier – aujourd’hui encore, elle évoque avec émerveillement cet inframonde mystérieux, son odeur de pierre mouillée variable selon la pierre travaillée, son bruit très spécial, ces coffres qui s’ouvraient sur des trésors de minéraux… Mais Carmen aimait surtout lire et comprendre; elle voulut faire des études: pour faire bonne mesure, elle fit une licence de philosophie « para entender las ultimas causas de las cosas » (pour comprendre le sens ultime des choses). La philo ne menant qu’à un seul métier, l’enseignement, pour lequel elle ne se sentait aucune vocation, une voie demeurait toute désignée: devenir une artiste dont la parole serait non pas d’or, mais d’argent – d’argent et de pierreries.

2- René Contreras, Jarra. Argent 950, kaoba. Comment un peintre passe de deux à trois dimensions et devient sculpteur d’argent sous la conduite de la « mediadora » Carmen.

Actuellement, elle occupe un statut unique; elle crée, naturellement, ses propres oeuvres en équipe avec des orfèvres (illustr. 1); mais elle aide aussi d’autres artistes qui n’ont pas sa double formation, tels le sculpteur Jorge Yazpik ou le peintre René Contreras, à transcrire leurs projets dans le métal avec l’aide de professionnels; en les aidant à se comprendre mutuellement, elle invente un métier qui n’existe pas, qu’elle baptise « mediator » – peu traduisible en français: médiateur? interface? interprête?… (illustr. 2)

Désormais, Carmen (créatrice) est connue et reconnue; comme son père, elle rafle les prix. Curieusement, elle qui ne voulait pas enseigner a été rattrapée également par l’enseignement. Inévitable! Une véritable artiste qui sait faire passer une vision dans la matière, qui sait parler de cette transmutation qui est le miracle de l’art et qui sait aussi l’enseigner aux autres, l’UNAM pouvait-elle rêver mieux? Pendant quatre ans, Carmen a donc accompagné l’ouverture à Taxco par la meilleure université du Mexique d’une licence d’arts visuels et de dessin. La première génération vient de sortir; elle s’aperçoit que, si l’expérience nécessita un grand engagement de sa part, elle lui a beaucoup apporté également. En expliquant, en transmettant, Carmen a mûri et approfondi sa réflexion. Dans le difficile contexte du Taxco actuel, elle est devenue un grand témoin, une conscience et une référence.

L’université est un lieu propice à la réflexion et à la recherche, à la rencontre aussi. Peu à peu, autour d’un noyau dur qui, outre Carmen elle-même, associe René Contreras (qui enseigne à l’UNAM les arts visuels et dont la création personnelle s’exprime désormais de plus en plus par l’argent) et l’orfèvre tazqueño Miguel Angel Ortiz (dont La Rêvista vous a plusieurs fois parlé), plusieurs jeunes talents issus de la nouvelle licence (Martha Masse, Irving Olalde et Stuart Alarcón…) se sont joints à cette réflexion; ainsi est né ARS Faber. Tous sont des créateurs qui, s’ils ne peuvent s’exprimer, vont « devenir tristes, tristes à mourir… », soupire Carmen. Mais ils sont jeunes, exigeants, Carmen a confiance dans l’être humain, confiance dans leur jeunesse.

3- Carmen Tapia présente un bijou-sculpture flexible, entièrement articulé.
Une proposition tellement nouvelle que, lors d’un récent concours, le jury crut que le relief résultait d’une erreur d’exécution et ne lui décerna que le second prix….

Les clients exigeants – comme eux – ne viennent plus guère à Taxco? S’ils viennent, ils sont découragés par la marée mercantile d’argenterie fabriquée au kilomètre on ne sait où, qui encombre ceux des magasins qui ne sont pas reconvertis dans le T-shirt? Les anciens, après avoir tout fait pour dissuader les jeunes de prendre leur suite, disparaissent l’un après l’autre, emportant leur savoir, leurs techniques et leurs secrets dans la tombe, comme des pharaons? Les jeunes fuient le pueblo magico dont la magie n’alimentera bientôt plus que le tourisme? Le dessin, le vrai, celui qui, naguère, renouvelait chaque jour la création de Taxco et fit sa gloire internationale, est-il oublié au profit d’un dessin commercial, fluctuant au fil de la mode au lieu de la faire, un dessin d’une banalité accablante?

Qu’importe tout cela, ARS Faber ne cédera pas à la facilité. Le groupe est, en soi, porteur, nourricier par les échanges qu’il permet, protecteur contre l’autosatisfaction, l’appauvrissement et le découragement qu’engendre l’isolement. Il prépare un programme pour se faire connaître. Les concours restent un moyen, même s’il n’est pas idéal; les concours d’argenterie, basés principalement sur la communauté du matériau, mettent en compétition des oeuvres trop disparates entre lesquelles il est difficile de juger (illustr. 3). Mais enfin, c’est un moyen de se faire connaître et reconnaître, car les gens aiment ceux qui gagnent, remarque Carmen. Alors, on y va! Actuellement, le groupe peaufine sa participation au prochain concours de joaillerie de Puebla. Les Six s’y présenteront comme « artistes »; pas comme « artisans », catégorie trop méprisée ici, ni comme « dessinateurs », catégorie désormais trop mêlée, trop galvaudée. Non: artistes; la catégorie est souple, pas encore totalement dévalorisée… « Profitons de ce que personne aujourd’hui ne sait plus bien ce qu’est l’art… » lance Carmen dans un grand éclat de rire.

Après? Après, le groupe réfléchit et affûte ses stratégies. Bien sûr, internet jouera son rôle; la toile véhicule le pire et le meilleur, certes, mais permet de sortir du piège qu’est devenu Taxco pour les créateurs qui y subsistent; elle permet de rencontrer ceux qui, dans le monde entier, veulent comme eux s’exprimer sans céder à la facilité; elle permet, plus largement, de rencontrer la demande de ceux qui cherchent plus et mieux que l’ordinaire des hommes. Le monde entier est sur la toile, désormais. Et Carmen et les siens ont confiance en l’humanité.

Gérard Fontaine

 

Cet article a été publié pour la première fois dans la Rêvista de Mexico Accueil, juin 2016.
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