Orfèvrerie et Design

Mimi Castillo, l’inconnue célèbre d’une illustre famille


1- Emilia Castillo, jatte aux perroquets, porcelaine bleue incrustée d’argent pur. Diam. 24,5 cm, H. 8,5 cm. Signée « Emilia Castillo » et datée « 1992 ». Col. privée, Mexico. Photo G. Fontaine

Tout le monde connaît « Los Castillo » ou, du moins, en a entendu parler, a entendu ce nom (1). « Los Castillo », ce fut, à une époque, l’atelier d’orfèvrerie d’argent le plus inventif, le plus important, le plus florissant de Taxco, qui était alors une capitale mondiale dans sa spécialité. Vedettes de cinéma, femmes du grand monde et les autres à leur suite y faisaient une escale obligée sur le chemin d’Acapulco et Los Castillo raflaient tous les prix internationaux avec des modèles d’une incroyable originalité, d’une virtuosité technique voire d’une audace inégalées.

Mimi Castillo, nombreux sont ceux qui la connaissent aussi, sans nécessairement savoir qu’elle est la fille d’Antonio Castillo (1915- 2000), le chef-fondateur de cette grande maison. En gros, « on » dit qu’elle a inventé une nouvelle manière d’allier l’argent à la porcelaine, « on » considère qu’elle s’y est illustrée brillamment, si brillamment que ces « rapteurs » de talents que sont les « Gringos » lui ont fait un pont d’or grâce auquel elle s’est installée aux USA où elle résiderait désormais, ne revenant que rarement dans son pays d’origine…

Eh bien, j’ai le plaisir de vous faire savoir que tout cela est un allègre mélange de vrai et de faux. D’abord, Mimi Castillo n’est pas un mythe; elle existe bien et vit des jours à la fois paisibles et laborieux chez elle, à Taxco el Viejo, dans le ranch qui était celui de ses parents.

« Oui, c’est vrai, reconnaît-elle avec un sourire discret, alors que je fais le point de ce que je savais d’elle par les rumeurs… C’est vrai, il y a beaucoup de confusion… Je ne suis pas très sociable, je vis très à distance de Taxco… »

Et peu à peu, au fil d’un entretien à la fois pudique et confiant, la légende se fait histoire, les choses se rectifient, une belle artiste doublée d’une belle personne apparaissent…

L’invention de la technique qui fit et fait toujours sa gloire?

2- Emilia Castillo, paire de salerons. 2010. Courtoisie Emilia Castillo

Non, ce n’est pas vraiment une invention et ce n’est pas non plus vraiment son invention… En fait, ce procédé fut mis au point une première fois en Suède, au XIXe ou au début XXe s. sans doute; après la fermeture de la manufacture qui la pratiquait, la technique fut oubliée. Le père de Mimi, Antonio Castillo (2), avait dans ses collections une assiette sortie de cette fabrique. Le mari de Mimi, Roberto Romo, lui- même orfèvre virtuose, se fit fort de la reproduire; Mimi et lui se fixèrent une échéance, établirent un plan de recherche… Roberto éplucha tous les livres de chimie qu’il put trouver, multiplia les expériences, les essais et les erreurs; ainsi naquit ou plutôt renaquit cette nouvelle association de la porcelaine et de l’argent tellement différente de ce que la tradition connaissait et qui, aujourd’hui, encore est un secreto de familia. En gros, les pièces de porcelaine sont cuites une première fois, puis, après application de l’argent, cuites une seconde fois. Mais, comme disait Edgar Degas, “La peinture, c’est très facile quand vous ne savez pas comment faire. Quand vous le savez, c’est très difficile.” Pas étonnant finalement que, dans ce Taxco où tout le monde ou presque (les mauvais surtout) a copié presque tout le monde (les bons surtout), nul à ma connaissance n’est parvenu jusqu’ici à percer ce secret – encore moins à le faire sien. Donc, l’alliance de l’argent et de la porcelaine, depuis des décennies, c’est Mimi Castillo, qui le partage, aujourd’hui, avec sa fille Cristina Romo (3).

Les États-Unis?

Ça, c’est assez vrai ou, plutôt, ça l’a été, à une époque. Elle avait commencé sa carrière en 1986 et, dès la fin des années 80, la chaîne de grands magasins Neiman Marcus commença à diffuser les pièces de Mimi dans tout les USA. Par la force des choses, elle était le plus souvent aux USA, en tous cas elle se partageait beaucoup. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui; au début des années 2000, ce lien se défit, le contrat s’annula et Mimi a désormais perdu tout contact avec cet acheteur. Surtout, il y a un grand marché au Mexique, un marché en plein développement, pour les pièces spéciales, du moins. Et elle y trouve toute sa place: il y a des acheteurs et des collectionneurs mexicains pour les pièces qui sortent de l’ordinaire, voire que personne d’autre ne possède. « Apparaît aussi une jeune génération de Mexicains éduqués, qui ont voyagé et qui s’avisent que le Mexique est un des plus beaux pays du monde, que nous avons des trésors en artisanat. Grâce à eux, je crois que le sauvetage des traditions du Mexique va être possible. »

3- Emilia Castillo, Jarra con iguane. Métal argenté et jadéite, 2013.

Ce qui fit son succès aux USA? Là-bas, l’argenterie est très polie, très anglaise, très classique; celle de Mimi est martelée, un peu tordue, voire organique, avec des animaux, des couleurs; ce qui la rend très différente, exotique, mexicaine finalement. Les gens la recherchent parce qu’elle a de l’humour, ce n’est pas de l’argenterie qui se prend au sérieux. Il y a plusieurs raisons à cela; l’une est technique: pour réaliser un polissage très poussé, tant de passages sont nécessaires… Mais, pour Mimi, la raison la plus importante n’est pas là. « Au final, cela ne me plaît pas; quand tu as martelé une pièce, avec ton corps, pendant tant d’heures, c’est dommage de la poncer pour effacer toute trace de cet effort. (…) Et puis, j’aime faire des pièces un peu tordues mais qu’on puisse utiliser tous les jours sans se gêner, qu’on puisse bosseler et qui vieillissent comme tout le reste de ta maison. En les utilisant tous les jours, tu les frottes, tu les nettoies et elles ne s’oxydent pas. Et lorsque tu les vois, tu les utilises avec plaisir au lieu de penser « gnagna, no me gusta limpiar esto – ¿Ves? » (4)

Si elle n’a pas vraiment « inventé » l’alliance de l’argent et de la porcelaine dont on la crédite, elle en est devenue l’incarnation, l’illustration. Beauté des matières (de l’argent pur qui ne s’oxyde pas, de la porcelaine fine), beauté des couleurs, poésie sans cesse renouvelée des motifs… Lorsqu’on regarde les lieux où vit et travaille Mimi, on comprend qu’elle y trouve des sources d’inspiration intarissables. Il est vrai que le cadre est magnifique. Antonio Castillo a vécu ici « de siempre » – un siempre très mexicain: quand il épousa la mère de Mimi, ils choisirent de vivre ici; à l’époque, il n’y avait ni électricité, ni gaz, ni eau…. Les ateliers se trouvaient encore à Los Arcos et autres immeubles du centre de Taxco. La cascade fut construite en 1956. Rôle essentiel de ce cadre de vie, des animaux, du calme, de l’eau… « N’importe qui ne peut s’adapter; il est rare que quelqu’un « muy urbano » se fasse à la campagne; si une araignée « grosse comme ça » (geste illustratif) tombe du plafond sur son lit, l’invité part en courant et ne revient plus », commente Emilia avec le demi-sourire philosophe de ceux qui ont vécu l’expérience plus d’une fois…

De nouvelles inspirations?

4- Vus dans l’atelier, des motifs géométriques qui témoignent du renouvellement de l’inspiration de Mimi. Service de table, 2016. Photo G. Fontaine

Aujourd’hui, Mimi est visiblement partagée entre deux voies différentes; l’une très classique, l’autre moderne. « Mais quand j’ai l’idée de faire très « moderne », simple et dépouillé, lorsque je pense avoir terminé, je sens souvent que cet objet a encore faim, qu’il lui manque quelque chose… Et je finis par ajouter un animal; j’essaie de le laisser propre, mais toujours je reste comme perplexe, comme… ¡Humhum!… Le résultat est, finalement, un peu precortesiano (préhispanique). – avec des formes qui m’interpellent beaucoup et qui sont tellement élémentaires, tellement fondamentales… »

Tout comme, dans cette thébaïde, s’enchaînent naturellement, organiquement, les maillons de la tradition créatrice, sur trois générations désormais.

Gérard Fontaine

Cet article a été publié pour la première fois dans la Rêvista de Mexico Accueil en décembre 2016.

  • (1) Los Castillo, un atelier mythique de Taxco. La Rêvista, juin 2015.
  • (2) Il avait épousé en troisième noces une artiste suédoise, Lisa Silfversparre, qui est la mère de Mimi – de son vrai prénom Emilia, née en 1958 à Mexico. Le couple eut 5 enfants, quatre filles et un garçon. Aujourd’hui, Lisa vit à Stockholm avec Rubi, la plus jeune de ses filles.
  • (3) Voir la Rêvista de septembre 2016: Benvenuto Cellini à Taxco (Cristina Romo et Eduardo Herrera)
  • (4) « La barbe, cela ne m’amuse pas de nettoyer ce truc… Tu comprends? »
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