Trésors Mexique

D’or et de chalchihuitl, les matières précieuses


Les Mixtèques, seigneurs du pays de la Pluie (1)

Palais National de Mexico – printemps-été 2018

« Ñuu Dzahui, señores de la lluvia » : « Ñuu Dzahui, seigneurs du pays de la Pluie » entre dans le top 3 des meilleures expos de ces 10 dernières années à Mexico, avec l’expo sur les codex au Musée d’Anthropologie  et celle du masque funéraire en mosaïque de jade du roi de Calakmul. Il faut saluer à chaque fois la remarquable muséographie autour de pièces mésoaméricaines originelles, rares, précieuses et extraordinairement raffinées.

Peu connus du grand public, les Mixtèques, qui se désignent eux-mêmes comme les Ñuu Dzahuis, lèguent pourtant un patrimoine historique, culturel et artistique d’exception. C’est l’occasion rêvée de voir (ou de revoir) les trésors de la Tombe 7 de Monte Albán (se prononce Monneté Albane) à 86 ans de l’une des découvertes archéologiques les plus incroyables du XXe siècle et d’apprécier la qualité exceptionnelle de l’orfèvrerie mixtèque.

 

Collier, or, tombe 7 Monte Alban. Exposition Mixtecos, Ñnu Dzahui, Señores de la lluvía, Palais national, Mexico, photo MJV

121 pièces pesant au total 3.6 kg d’or furent retrouvées dans la Tombe 7 de Monte Albán.

C’est nettement moins que le trésor de Toutankamon (110 kg). Néanmoins, toutes techniques confondues (marteau et cire perdue), les bijoux en or de la Tombe 7 présentent une qualité remarquable : plaques, anneaux, broches, pendentifs, bracelets, ornements d’oreilles, de nez (nariguera), de lèvre (bezote), pectoraux, colliers, rehaussés de grelots, et témoignent de l’extraordinaire dextérité des orfèvres mixtèques.

Les designs s’inspirent de motifs traditionnels mésoaméricains : têtes de serpents à plumes (Quetzalcoatl), d’aigles et de faisons, figures de l’aigle qui descend (en nahuatl cuauhtémoc), de l’aigle qui s’élève (cuauhtlehuanitl). Les orfèvres mixtèques utilisèrent simultanément la technique du marteau, de la cire perdue (Nikolas Schulze) et du faux filigrane.

Le masque en or de Xipe Totec de 98 grammes et 7 centimètres de hauteur, peut-être un ornement de ceinture, serait un emblème dynastique de Zaachila. En effet, les trésors de la Tombe 7 de Monte Alban célèbrent, on le verra dans la seconde partie, l’alliance matrimoniale entre deux puissantes seigneuries, l’une mixtèque et l’autre zapotèque.

Anneau avec le cuauhtlehuanitl, l’aigle qui vole ascendant, Tombe 7 Monte Albán

La maitrise des techniques est parfaite. Aussi, en 1932, les trésors de la Tombe 7 de Monte Albán montraient aux yeux du monde que les peuples du Mexique antique non seulement avaient travaillé la métallurgie, mais en plus, ils avaient réalisé de véritables prouesses techniques…

…Mais il s’agit d’une adoption tardive…

En Mésoamérique, la métallurgie fut longtemps ignorée. On chercherait en vain des objets en métaux chez les Olmèques (Ier et IId millénaire av. J.C) ou encore au Classique (250-900 apr. J.-C.), que ce soit à Teotihuacan sur les hauts plateaux du Centre du Mexique ou dans les profondeurs de la jungle à Palenque, Bonampak, Yaxchilan, Tikal ou encore à Calakmul. Certes de la pyrite a été retrouvée à Teotihuacan, mais elle était utilisée pour la fabrication de miroirs avec la technique de la mosaïque, la métallurgie à proprement parlée demeura inconnue. D’ailleurs, les « Mésoaméricains » n’en avaient pas l’usage puisqu’ils fabriquaient leurs armes – principalement des pointes de projectiles, des couteaux – avec l’obsidienne, qu’ils taillaient leurs outils dans différentes pierres et ossements et qu’ils appréciaient des matières précieuses autres que les métaux : plumes, jadéite, chalchihuites – pierres vertes semi précieuses qui ne sont pas du jade (comme la serpentine) -, corail, perles – epyolohtli en nahuatl, le « cœur du coquillage » dont deux mille perles montées sur de longs colliers d’un total de 350 gr faisaient parti du trésor de Monte Albán -, coquillages – le spondylus orangé était particulièrement prisé -, ossements, ambre, cristal de roche, tecalli (un type d’onyx), azabache… Et les artisans du Mexique antique sublimaient l’ensemble de ces matières précieuses, le concept du précieux étant résumé dans les termes « chalchihuitl » et « plume de quetzal ».

Les grandes puissances du Classique mésoaméricain furent-elles volontairement hermétiques à la métallurgie ?

La question n’est pas tranchée, mais en tout état de cause, il existe bien une corrélation entre la fin du Classique Mésoaméricain, le début de la période suivante – le post-Classique – et l’irruption sur la scène mésoaméricaine d’artefacts en métaux fruit d’un travail de métallurgie, marteau et cire perdue, en conséquence d’échanges, vraisemblablement commerciaux, en premier lieu, entre les cultures mésoaméricaines de l’Occident du Mexique avec les cultures andines, équatoriennes et nord péruviennes, dès le VIIe siècle. De nombreux artefacts en cuivre retrouvées dans des tombes et des dépôts-offrandes dans les actuels états du Guerrero, Michoacán, Colima et Jalisco, en témoignent, comme des aiguilles, des boucles, des grelots, des pinces et des haches. Les techniques par marteau et  fonderie sont présentes simultanément. Des objets et des techniques similaires ont été retrouvés sur la côte pacifique de l’Amérique du Sud, dès 500 av. J.-C.. Dorothe Hosler pensent que des navigateurs sud-américains les introduisirent dans l’Occident du Mexique par la voie pacifique, peut-être en échange du précieux spondylus.

Grelots Occident du Mexique, VIIe siècle, Dorothy Hosler. « Les origines andines de la métallurgie de l’Occident du Mexique

Les objets en or firent irruption au Mexique peut-être indépendamment du cuivre, un peu plus tardivement entre le VIIIe et le IXe siècle.

Environ cinq cent pièces en métaux, en or et en alliages d’or et de cuivre retrouvés dans le Cenote Sacré de Chichen Itzae sont de facture Coclé et Veraguas-Chiriqui, des cultures du Panama et du Costa Rica.

En revanche, les voies commerciales (la voie Pacifique ? terrestre ? Caraïbes ?) et les contours de ces échanges (le réseau toltèque dont on sait qu’elles s’étendaient du Costa Rica au Nouveau Mexique ? des réseaux mayas ?) restent plus flous.

Masque de Quetzalcoatl, or, cenote sacré de Chichén Itzá, 800-1100. Parmi les offrandes retrouvées dans le cenote sacré de Chichén Itzá (650-1150), on trouve des bijoux en or originaire du Panama et du Costa Rica, mais aussi des objets façonnés par les orfèvres yucatèques, comme ce masque en or représentant Quetzalcoatl, le magnifique serpent aux plumes de quetzal. Exposition Golden Kingdoms, MET, New York, photo courtoisie FG.

Des objets en or et en alliages commencent à être fabriqués au Mexique dans différentes régions.

À partir du XII/XIIIsiècle, les Mixtèques deviennent parmi les plus habiles orfèvres du Mexique et encore à l’arrivée des Espagnols au début du XVIe siècle, ils fournissaient aux Aztèques une bonne partie de leur or, au demeurant pillé par les Espagnols.

À partir de 1200, les cultures mésoaméricaines de l’Occident du Mexique poursuivent leur labeur de fabrication d’aiguilles, de boucles, de haches, de pinces et de ciseaux en développant des techniques de fonderies élaborées. Elles mirent au point différents alliages de bronzes, cuivre-arsenic, cuivre-étain avec des proportions (3 à 25% d’arsenic ou d’étain) et des techniques, à froid ou à chaud, qui permirent des innovations dans les designs.

Mais alors qu’en Amérique du Sud, l’or demeurait la principale ressource somptuaire des guerriers et des hauts dignitaires, en Mésoamérique, bien que prisés, l’or et les métaux s’ajoutèrent, sans les remplacer, aux autres matières précieuses.

Or Colombie, culture Calima-Yotoco, 100 av. J.C. – 800 ap. J.-C. Photo courtoisie FG. Parure réservée aux élites gouvernantes. Exposition Golden Kingdoms, New York, MET photo courtoisie FG.

À suivre : les objets votifs en mosaïques de turquoise, le pouvoir des ancêtres et les magnifiques offrandes funéraires de la Dame de Yucundaa…

Trésors Mexique
Le pouvoir des ancêtres
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