Trésors Mexique

Le pouvoir des ancêtres


Les Mixtèques, seigneurs du pays de la Pluie (2)

Par-delà les trésors de la tombe 7 de Monte Albán, c’est toute la culture mixtèque qui est mise en lumière : depuis les origines mythiques à Apoala où le couple de dieux créateurs naquit d’une Ceiba sacrée, la croyance du voyage dans le monde souterrain et les offrandes funéraires déposées en conséquence ; mais aussi l’importance du commerce de longue distance, l’organisation politique avec le rôle prépondérant des alliances matrimoniales ; et la tradition de l’écriture avec l’un des plus importants corpus de livres précolombiens, dont l’exceptionnelle saga de 8-Cerf-Griffe-de-Jaguar.

De turquoise

Collier cuirasse tombe 7 Monte Alban, en nahuatl « cozcapetlatl » ou « chalchiuhcozcapetlatl, en or, turquoise, corail, perles. Exposition Mixtecos, Ñnu Dzahui, Señores de la lluvía, Palais national, Mexico, photo MJV

Alors que l’or et la métallurgie pénétrait en Mésoamérique par le Sud , la turquoise provenait du commerce avec les cultures Anasazi et Mogollon du nord-ouest mexicain[1], d’une ère culturelle connue par les anthropologues américains comme Oasisamérique et comme la Grande Chichimèque par leurs collègues mexicains. On doit aux Toltèques l’introduction « massive »[2] de la turquoise en Mésoamérique. Son commerce ainsi que celui de l’obsidienne contribua d’ailleurs dans une grande mesure au développement toltèque en Mésoamérique.

Le commerce de la turquoise alla donc de pair avec l’influence grandissante des Nahuas toltèques des Hauts plateaux mexicains sur le reste de la Mésoamérique.

Or, les seigneurs du pays de la Pluie entretenaient des liens privilégiés avec le pouvoir toltèque, comme on peut le voir dans l’une des principales scènes du Codex Nuttall (rebaptisé Codex Tonindeye par la nouvelle génération d’anthropologues) d’une cérémonie d’intronisation. On y voit 8-Cerf Griffe-de-Jaguar se faire perforer le septum du nez et recevoir le bijou de nez de turquoise, qui le hisse au rang de tecutli, « seigneur » et fondateur de lignage, dans un monde où lignages et alliances matrimoniales étaient au cœur de l’appareil social et politique.

Les orfèvres du pays de la Pluie excellèrent dans la fabrication de bijoux et d’objets rituels en mosaïque de turquoise, on peut même parler d’une spécialité mixtèque avec des mosaïques « bonsaï » qui utilisent de toutes petites tesselles.

Des pièces d’une qualité exceptionnelle sont exposées en ce moment au Palais National, dont certaines sont inédites comme le petit tableau retrouvé dans la grotte du Cheve (vers Cuicatlan dans la Mixtèque). Le tableau présente une remarquable mosaïque de turquoise réalisée avec des tesselles qui mesurent pour certaines 1 mm2 et qui relate dans le style des codex mixtèques une guerre mythique entre les ancêtres des Mixtèques et les Ñuhus, pré-Mixtèques. La mosaïque, bien qu’incomplète, montre des scènes de captures de prisonniers, symbolisées par l’acte de tenir l’adversaire par les cheveux, les flèches, les coiffes des guerriers et le jeu de pelote. Le tableau semble avoir fait parti d’un « paquet sacré » –  tlaquimilolli en nahuatl – offert peut-être à l’occasion d’un rituel de culte aux ancêtres. Les grottes représentaient des lieux privilégiés pour la réalisation de telles cérémonies.

 

Crâne humain avec mâchoire amovible recouvert d’une mosaïque de turquoise, tombe 7 de Monte Alban. Photo courtoisie de Gérard Fontaine.

On trouve aussi un inégalable crâne humain recouvert d’une mosaïque de turquoise dont les tesselles avaient été fixées à l’aide d’une résine de copal mélangé avec des graines de la plante amarante paniculatus.

Alfonso Caso, l’archéologue qui découvrit la tombe 7 de Monte Alban, associa le crâne en question au dieu Tezcatlipoca, pour sa ressemblance avec le crâne du dieu Tezcatlipoca, acquit par le British Museum de Londres en 1859. Pourtant les exemplaires montrent des différences notables. Ainsi, alors que le crâne du British Museum présente l’alternance de bandes horizontales bleue et noire, en mosaïque de turquoise et en mosaïque d’obsidienne, des bandes faciales caractéristiques de Tlatlauhqui Tezcatlipoca, Tezcatlipoca noir, le crâne de la tombe 7 était entièrement recouvert de turquoise.

D’autre part, le crâne de mosaïque de turquoise de la tombe 7 possède la mâchoire inférieure amovible. En Mixtèque, les mâchoires amovibles sont attestés lors de rituels d’invocation et de communication avec les ancêtres avec l’intermédiation de la déesse 9-Herbe, gardienne du monde des ancêtres. Le culte aux ancêtres s’inscrivait dans une logique de légitimation de lignées gouvernantes et d’alliances matrimoniales, au cœur de la politique et des relations diplomatiques de la région.

Les colliers comme les colliers « cuirasses » (à plusieurs rangées), « peto » en espagnol, en turquoise, or, corail et azabache de la tombe 7 de Monte Alban témoignent du raffinement et du prestige des élites mixtèques.

 

Année 10 Vent, 2 Silex

Pectoral avec dates, or, tombe 7, Monte Alban, Exposition Mixtecos, Ñnu Dzahui, Señores de la lluvía, Palais national, Mexico, photo MJV

Ainsi, les magnifiques offrandes – en or, en turquoise etc. – retrouvées dans la tombe 7 de Monte Albán ne furent pas déposées lors d’une cérémonie funéraire, mais lors d’un rituel de culte aux ancêtres qui célébrait une alliance matrimoniale. La tombe en tant que telle date bien du Classique de Monte Albán, mais elle fut vidée de son contenu primitif et réutilisée au XIIIe siècle comme sanctuaire souterrain, les tombes représentant, comme les grottes, des lieux privilégiés de communication avec les morts.

La cérémonie se serait déroulée dans les années 1330. Elle scellait l’union entre deux seigneuries importantes de la région : celle zapotèque de Zaachila dans la vallée de Oaxaca et Tilantongo de la Haute Mixtèque, une alliance qui s’inscrivait dans une longue tradition d’alliances matrimoniales entre royaumes zapotèques et mixtèques.

Un pendentif-pectoral en or de l’offrande montre un seigneur mixtèque. Il est orné d’une coiffe de plumes montée sur un casque à la forme d’un serpent, emblème du pouvoir. Un signe baptisé « xicalcoliuhqui » en nahuatl est inscrit dans la coiffe. Le glyphe renvoie au pouvoir du seigneur dans le cadre de la seigneurie (altepetl). Il porte la mâchoire amovible. Des datent sont inscrites sur les deux plaques inférieures, année 10-Vent, jour 2-Silex et année 11-Maison.

La date 10-maison, jour 2-silex pourrait renvoyer à la cérémonie funéraire de 12-Mouvement (se lit « douze mouvement »), haut dignitaire de Tilantongo, issu d’une famille noble et gouvernante de Zaachila (XIe) siècle. Les stratégies d’alliances matrimoniales entre les seigneuries de Teozacualco-Tilantongo et Zaachila étaient donc anciennes. Les inscriptions sur le pectoral commémorent une mémoire locale et collective antique qui célèbrent les lignages et les alliances.

Le culte aux ancêtres est attesté dans d’autres documents : ainsi dans les manuscrits mixtèques précolombiens.

 

8 Cerf Griffe-de-Jaguar pendant une cérémonie magique en train de se transformer en « yaha yahui », devant 9 Herbe dans son temple à Chalcatongo, année 6 roseau (1083), Codex Nuttall.

[1] Rappelons que jusqu’en 1848, la région qui comprend aujourd’hui le Nouveau-Mexique, l’Arizona, l’Utah, le Colorado, le Nevada et la Californie était mexicain depuis l’Indépendance du Mexique et possession de la couronne d’Espagne (en intégrant la vice-royauté de la Nouvelle-Espagne) auparavant.

[2] À la différence de l’or pour lequel aucun objet de l’époque olmèque ni de l’époque de Teotihuacan n’a été retrouvé, la présence de la turquoise en Mésoamérique apparaît ponctuellement avant l’époque toltèque, notamment pendant le développement de la turquoise à Alta Vista et de la culture dite de Chalchuihites (Zacatecas), Ve-IXe siècles ap. J.-C ; ce qui explique la présence – rare mais présence tout de même – d’objets en mosaïque de turquoise avant l’ère toltèque. Nous pensons notamment au magnifique masque funéraire de Malinaltepec (Guerrero), pré-toltèque, en pierre verte (cloritita) et recouverte d’une mosaïque de turquoise, dont nous reparlerons en une autre occasion.

 

Pour en savoir plus : l’iconique monographie d’Alfonso Caso, El tesoro de Monte Alban. La découverte racontée par le National Geographic (en espagnol), et pour approfondir, de nombreux numéros de la revue Arqueología mexicana traitent du trésor de la tombe 7, de l’or ou la truquoise en Mésoamérique, des tombes, du culte aux ancêtres, des Mixtèques, des codex, entre autres.

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